Journal de Marie Bashkirtseff

Julian trouve très bien, très bien, ma peinture et Amélie est obligée de dire que ce n’est pas mal, car Julian est plus sévère que Tony.
Nous sommes restées jusqu’à six heures à l’atelier. Amélie qui peint Mlle de Villevieille et moi qui peins Miss Richards.
Je suis folle des éloges de Julian.
Nous partons demain et je subis les ennuis de la veille des départs, paquets, etc. etc.
Il est heureux que je parte, sans cela l’atelier n’irait plus si bien. J'en suis, à l’heure qu’il est, le chef incontesté, il n'y a qu’Amélie qui se place avant moi, les autres la mettent après.
Je donne des conseils, j’amuse, on s'extasie devant mon œuvre; je mets de la coquetterie à être bonne, gentille, obligeante, à me faire aimer, à aimer les camarades en peine de mes précieux conseils et à les consoler par des fruits ou des glaces.
L’autre jour, je suis sortie et on se mit aussitôt à dire du bien de moi. Mlle Marie del Sarte n’en revenait pas en me le racontant, et Magdeleine, qui dessine comme vous savez, veut se mettre à peindre et se met sous mon aile pour les conseils. Il est vrai que j’enseigne parfaitement; si je peignais comme j’enseigne, je serais fort contente.
En somme, que voulez-vous, c’est toujours ça que d’être un professeur épatant. Julian regrette que je ne puisse pousser plus loin cette tête qui “serait une chose d'exposition”.
“Ça, a du tempérament, c'est nature, c’est franc, c’est vivant”.
La petite est une tête originale: de très grands yeux, des paupières énormes, l’arcade sourcilière énorme, des sourcils un peu étonnés, un nez retroussé, une jolie bouche, un teint charmant; elle est jeune, mais il y a je ne sais quoi de flétri, qui ne déplaît pas pourtant. Des cheveux d’or que je crois teints, mais qui sont admirables, arrangés en crinière de lion sur un fond gros vert .