Journal de Marie Bashkirtseff

Je reviens de me promener du Bois avec ma tante et les Gavini. On a parlé comme d'habitude un peu de tout, on a nommé les Audiffret qui sont reçues partout. Même avant d'arriver à ce nom je n'en pouvais plus. Ces conversations là me tuent. Et ma tante est si bête de toujours parler de gens que nous ne connaissons pas. J'en suis malade. Si je le disais, on me croirait folle. Vous étiez bien mise, jolie, il y avait du monde, c'était notre charmante promenade, vous vous êtes amusée. Je n'en peux plus, j'en meurs.
Qui me sortira de là, mon Dieu. Ce qui est atroce c'est que je ne puis le dire à personne. Voilà des moments qui vous vieillissent d'un an. Chaque parole est une blessure. Vous ne comprenez pas !!! Dire devant moi qu'on a été faire une visite c'est déjà trop, cela me fait mal. Je ne puis plus supporter cette misérable existence indécise, ces mesquines blessures d'amour-propre, mesquines mais à chaque minute, mais toujours. On me les fait sans le vouloir, on ne m'en fait même pas, cela se fait tout seul.
Cette pauvre Oelsnitz me fait de la peine, ma tante ne l'emmène pas au Mont-Dore, elle restera seule ici. Elle ne parle jamais. Du reste depuis que maman et Dina sont parties personne ne se parle. Moi, je ne dis jamais rien si non pour demander de l'eau ou n'importe quoi à table. Ma tante ne dit presque rien. Oelsnitz ne dit rien. Nous ne nous voyons qu'à table, le reste du temps je [le] passe chez moi et à table je lis les journaux et ne lève pas les yeux. Du reste je ne parle presque jamais en famille, à moins que cela soit pour quereller ou me plaindre. Que voulez-vous que je dise à ces gens.
On ne l'emmène jamais au spectacle ni au Bois la petite Oelsnitz et elle n'a que vingt ans. Je suis vraiment charmante de me plaindre et je ne vois pas cette enfant à côté de moi; aussi voilà longtemps que c'est un remords pour moi, dès demain, je l'emmènerai au Bois et puis je la sortirais aussi souvent que possible. Je veux l'emmener au Mont-Dore, il faudra crier et ma tante ne comprendra pas pourquoi j'insiste... du reste le plaisir que la petite aurait de ce voyage ne vaudra pas tous ces cris et je ferai bien mieux de ne pas l'abandonner à mon retour.