Dimanche 30 mai 1880
Les Gavini, Antoine et moi à Auteuil. Je suis en blanc, un chapeau de paille gracieusement couvert d’un voile en crêpe de soie, venant se nouer devant par deux roses fraîches. Des roses aussi sur le côté gauche du chapeau. Gants de Saxe, souliers même manière brodé chenille et or. Ombrelle blanche doublée de rose, manche en bois japonais avec des incrustations de pierres de couleurs bêtes à bon Dieu, feuillage etc.
Au moment où je montais en voiture pour aller chercher les Gavini, Soutzo venait demander si nous étions partis, il vient me parler. Je suis jolie comme une rose et ses yeux brillent assez pour me prouver que je ne me trompe pas. Il suit le landau et attend à la porte des Gavini. Mais je le vois peu là-bas. Fourré avec les parieurs probablement.
Gavini me promène pour que je ne me promène pas avec des jeunes gens; nous voyons beaucoup de connaissances: Pernety, Nervo qui me promène (preuve que je suis chic autrement il ne l’aurait pas demandé), L. Chevreau, prince de Monaco, Dufour, de Lareintie etc. etc. etc. Les Brocheton, Moliner, Moraës, Miranda, d’autres Espagnols; Morgan qui est souvent près de nous et qui me promène lui aussi pour montrer une femme à montrer. Je m’amuserais beaucoup s’il n’y avait pas ces absences de cet insignifiant Soutzo. Du beau monde, de ravissantes toilettes. Un retour charmant.
Epousez-le, me dit Adeline, vous serez princesse, très bien posée, vous aurez toutes sortes d’avantages et de satisfactions, vous irez où vous voudrez, vous ferez toutes les extravagances qu’il vous plaira, vous serez la maîtresse absolue. Ça oui, mais croyez-vous qu’il soit assez... pour que je puisse faire comme vous dites des extravagances...
A moins que vous ne vouliez mettre une maison sur votre tête... très bonne famille. Croyez-moi épousez-le, vous serez princesse, deux fois princesse, étant étrangère. Autrement vous n’arriverez à rien... courir les ateliers, artiste, jeune fille... des bêtises, mariez-vous.
Le roi de Grèce assistait aux Courses dans la tribune du Président. C’est aussi joli que le Grand Prix et même plus propre. J’ai dit aux Gavini que je ne connais rien de plus déplaisant que Soutzo, que Morgan est mieux. En effet disent-ils, Morgan est mieux. Sapristi ! Morgan a les cheveux roux, commence à se dépouiller et ressemble à un hibou; mais voilà les dames françaises comme Adeline trouvent cela très bien comme Rivoli par exemple.
Des cheveux blondasse, des épaules étriquées, un nez sec, des pommettes rouges, le type en un mot du Monsieur moderne et on trouve cela distingué !
Morbleu, je sais bien ce que c’est que d’être distingué; Multedo, on le trouve beau !! Une peau qui s’irrite facilement, des paupières rouges, un nez... les narines rouges, des cheveux blond sale; un commencement de ventre, comment pouvez-vous comparer cela à une peau mate, jeune et propre comme celle de Soutzo qui a un nez à lui mettre un anneau dedans mais qui n’est ni rouge, ni fripé. Gabriel à la bonne heure ! Gabriel est distingué mais il n’est ni laid, ni sale, ni blondasse, ni fatigué, ni fané, ni insipide.
Gabriel est adorable et Soutzo à côté de lui est comme un bulldog à côté d’un lévrier. Mais Gabriel n’est même pas prince roumain.
Madame Géry: Est-ce assez impossible ! Enfin tout cela ce sont des bêtises et je voudrais bien d’abord aller aux eaux et passer un hiver à Pétersbourg où on se marie très facilement quand on est une Sarah Bernhardt, genre honnête comme moi.
Soutzo serait une fin ordinaire. Je regrette de ne pouvoir le faire attendre deux ans.
J’étais sur le point de me coucher lorsque Soutzo est arrivé à dix heures. Je suis brusque et ne tends pas la main.
Qu’est-ce que vous êtes devenu aux Courses, ou vous étiez vous fourré ?
Moi ?
Vous, qu’est-ce ces façons de vous cacher dans les endroits publics ! Je ne vous aime pas moi, j’aime ceux qui sont aimables et gentils comme ceux que j’ai vus là...
Vous avez assez de deux hommes avec vous.
Antoine et M. Gavini ? Ce ne sont pas deux hommes, c’est la famille; qu’est-ce que je serais dure si je n’avais pas pu en avoir une dizaine autour de moi pour me promener et m’amuser ?
Qu’est-ce que j’aurais été faire au milieu d’eux ?
La question n’est pas là. Je déteste ces façons d’arriver à dix heures du soir. Si vous avez envie de me voir, regardez-moi devant tout le monde, comme tout le monde. Voilà. Qu’est-ce que vous venez faire ici ?
Je viens jouer au piquet avec votre tante.
Eh bien allez.
Et je les ai laissé jouer.