Journal de Marie Bashkirtseff

Hier soir je taquinais Soutzo sur son origine soit-disant turque, sur ses aïeux peu illustres et sur la querelle qu’il a eu avec son oncle le millionnaire parce qu’il avait fait la cour à sa bonne... je faisais de l’esprit digne de Berthe... Alors il se mit à me raconter les origines des familles qui ont régné là-bas et surtout de la sienne, je questionnais à bâtons rompus, en blaguant pour ne pas laisser voir que j’étais curieuse de savoir toutes ces choses...
Je suis maintenant assez forte en histoire roumaine.
Ma tante était assise à mon bureau, moi sur le divan et Soutzo à côté de moi, entre nous deux Coco. Le second nom de Soutzo est Alexandre.
Cette intimité sans issue m’inquiète presque. Et je me dis souvent : à quoi bon ?
Le cours d’histoire valaque et moldave dura assez longtemps pour m’assoupir assez agréablement du reste.
A minuit nous renvoyons le professeur, ma tante sort avec lui et il revient me dire bonsoir; l’autre jour je lui ai défendu de me baiser la main, formellement ce soir j’étais à moitié endormie, il me prit la main; je fermai les yeux et fis la morte, ma main était toute molle il la retint dans la sienne en disant je ne sais quoi... puis la porta à ses lèvres tout doucement et sortit en la laissant retomber.
Quelques personnes à dîner et le soir chez la Bailleul.
Jusqu'à dix heures Caillas est venu me donner une leçon de cythare, après nous allons chez l’ex-dame fiancée.
Les Audiffret partaient comme nous arrivions, elles s’habillaient dans la chambre à coucher ouverte pour la circonstance.
Rouzat et Soutzo étaient là. Quel dommage ! nous partons, vous arrivez ! Nous arrivons et vous partez etc. Echange de politesses, je ne salue Soutzo qu’après: je ne vous voyais pas Monsieur, il est allé jusque dans l’antichambre accompagner les Audiffret.
Puis il s'assit près de moi mais comme je détournais la tête il n’a pas fait de grands discours, alors je suis allée m’asseoir en face et il se fit aimable avec les autres dames... Quel monde ! La Juive Meyer avec un goitre mais belle femme, une créature qu’on ne doit pas voir, elle vit dit-on avec le baron de Vergnioles son gendre. Le baron et sa jeune femme. La chanoinesse de Juvisy et Mme de Juvisy une blonde, svelte et gentille qui chante comme une petit chat.
Une vieille dame, deux vieux messieurs; M. Verdier gros comme un éléphant prétend à la main de la châtelaine. Mlle Tchernitsky, ma tante et moi et une comtesse de Laval qui joue bien du piano. Le gros prétendant chante 11! La Cerny chante 11. La Bailleul a une toilette inimaginable, de la vieille tarlatane blanche et noire et un corsage qui malgré le gros ventre de la beauté se tenait vide et raide devant... c’est à pleurer des soirées pareilles sans compter que je suis mécontente de chose-machin, très mécontente. Nous sommes parties avec la Cerny et il ne s’est pas dérangé... Il est vrai que je n’ai pas été aimable, ni lui non plus du reste. Ce n’est pas précisément de la jalousie mais enfin cela y ressemble.
Si la jalousie n’existait pas je l’aurais inventée.
Comment c’est cet être-là sur le sort duquel je m’appi- toyais. Bon, dévoué, fi ! Il faut être bien abandonnée des dieux et des hommes pour que cet animal-là me cause du dépit... Tout ça ne finira pas bien, je me résigne déjà avec un sourire intérieur... J’ai tellement l’habitude des embêtements les plus sots que rien ne m’étonnera. Le soir je ne suis pas sourde, c’est déjà cela de gagné.