Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis allée seule au Salon, de bonne heure, il n’y avait que les gens qui ont des cartes. J’ai bien regardé la Jeanne d’Arc et surtout le Bon Samaritain de Morot.
Je me suis assise en face du Morot avec une lorgnette et je l’ai étudié, c’est le tableau qui m’a fait le plus complètement plaisir depuis que j’existe.
Rien n’accroche, tout est simple, vrai, bien. Tout est fait d’après nature et ne rappelle en rien les affreuses beautés académiques et convenues des Lefèvre. C’est adorable à regarder, la tête de l’âne même est bien, le paysage, le manteau, les ongles des pieds. C’est heureux, c’est juste, c’est bien.
La Jeanne d’Arc a une tête sublime mais le paysage est déplorable, plus on le regarde, plus cela fait de la peine.
Ces deux toiles dont dans deux salles voisines, j’allais de l’une à l’autre. Je lorgnais le Morot et pensais à ce bon Soutzo lorsqu’il a passé devant moi, sans me voir et en m’en allant je l’ai vu qui du jardin montrait mon tableau à un être qui avait la tournure d’un journaliste.
Nous sortons avec Adeline et puis allons voir cette pauvre Odette qui est grosse comme une maison, son mari vient de se casser la jambe et hier le feu a pris à l’appartement.
Tous les malheurs à la fois.
Adeline trouve que j'ai bon cœur... Et l’Arlequin de Saint Marceaux ! Le Salon de l’année dernière fermé j’ai pensé que la médaille d’honneur m’avait monté la tête, l’œuvre n’étant plus là pour me rassurer; au bout de six mois j’étais persuadée que j’avais exagéré Saint Marceaux, mais cet Arlequin me rouvre les yeux. Le premier jour je suis restée là plantée sur mes deux pieds ne m’imaginant pas de qui cela pouvait être. Une chose si ingrate mais que de talent, c’est plus que du talent. C’est un vrai artiste aussi n’en parle-t-on pas autant que d’autres - frabricants de sculpture, ils sont tous des fabricants à côté de Saint Marceaux...
Les Mouzay à dîner.