Journal de Marie Bashkirtseff

La mère Gavini est venue encore aujourd’hui pour dire à maman que je me fatigue trop. C’est vrai mais ce n’est pas la peinture, pour ne pas être fatiguée il n’y aurait qu’à se coucher à dix, onze heures et moi je veille jusqu’à une heure et me réveille à sept. Hier c’est cet idiot de Soutzo qui en a été [la] cause. J’écrivais, il est venu s’expliquer, puis il est allé jouer avec ma tante, alors ça été moi qui ai voulu l’attendre pour entendre quelque sotte parole frisant l’amour. Il est revenu me dire bonsoir à onze heures et demie et j’ai continué à le taquiner en disant que je suis laide n’est-ce pas, mais vous vous êtes un être ignoble. Là j’étais fatiguée et amolie, il m’a dit bonsoir vingt fois et vingt fois je lui ai dit - allez-vous en, et vingt fois il m’a repris la main, alors je ne voulais pas et il voulait la baiser et je riais et enfin - Eh bien faites, ça m’est égal, ai-je dit.
Il m'a baisé la main deux fois et tenez le voilà qui arrive mais il est ici causant avec Dina sur le divan. Donc il m’a baisé la main et j’ai la douleur d’avouer que cela m’a fait plaisir non à cause de l’objet mais il y avait mis... un tas de choses et l’on est femme tout de même. Ce matin je sentais encore ce baiser sur la main, car ce n’était pas le vulgaire baiser de politesse. O les jeunes filles ! Et puis cette idée ! Ce matin en allant à l’atelier je lis dans le journal qu’il y a eu bal hier chez Mme Turr. Les Audiffret y vont. Et alors comme cela bêtement un sot mouvement de jalousie qui m’a attristée pendant une heure de huit à neuf. Me croiriez-vous ? Croyez-vous que je sois amoureuse de ce garçon aux larges narines ? Non n’est-ce pas, et bien l’affaire Antonelli n’a pas été autre chose. Je me suis battue les flancs pour devenir amoureuse, et les cardinaux et le Pape aidant... je me suis exaltée mais d’amour ! Ah ! fi.
Eh bien comme je n’ai pas dix-sept ans et que je suis moins bête, je n’invente rien et la chose reste normale, c’est-à-dire qu’il y a un jeune homme amoureux de moi et que cela me plaît. Voilà tout. Quand je pense qu’à Rome je restais jusqu’à trois heures du matin à me demander: je l’aime ou je ne l’aime pas ?
J'avais froid à force de rester immobile et alors vint l’ennui et les pieds nus dans des mules froides me procuraient un cer- tain sentiment de tristesse, je le disais même alors que lorsque j’ai froid il me semble que je l’aime. Etait-ce assez enfant ! Il y a eu une toquade pour Larderei et il y a eu un sentiment, il y a peut-être encore un sentiment pour un député bonapartiste...
Le baiser sur la main m'a déplu surtout parce qu’il m’a fait plaisir, il ne faut pas être... femme à ce point aussi me permet-je de lui faire froide mine mais il est si bon garçon, si simple que je serais bête de jouer quelque comédie que cela soit. Ça ne vaut pas la peine, il faut mieux le traiter en Alexis, Bojidar. C’est ce que je fais. Dina lui et moi sommes restés jusqu’à onze heures. Dina écoutant et Soutzo et moi lisant des vers et faisant des traductions latines. Je suis tout étonnée de voir que ce garçon est très fort, du moins notablement plus fort que moi; j’ai beaucoup oublié et il se souvient très bien de son baccalauréat ès sciences et ès lettres Je n’ai jamais pensé qu’il était si instruit que cela. Voyez-vous cela ! Je voudrais en faire un ami... non il ne me plaît pas assez pour cela mais un indifférent familier... Il m’a habitué à sa présence et hier j’ai été surprise de sentir vers le soir le besoin de le voir.