Jeudi 29 avril 1880
Soutzo à qui j'ai accordé hier une séance pour ce matin arrive d’une heure en retard (Kiki a posé hier). Comme il a déjà manqué et négligé plusieurs fois tout en venant m’ennuyer tous les jours en demandant des séances, je fais un exemple et sur ses épaules, peins la tête de Coco; c’était même assez drôle au dessus du col de fourrure. Je crois que cela la rendu furieux, il prit la toile disant qu’elle lui appartenait, l’a essuyée avec ses gants et tout en souriant par politesse et en répondant à mes moqueries il a jeté le tout au feu, les gants y compris. Et comme il cassait le chassis je lui dis qu’il n’était pas assez fort; ces niaiseries fâchent toujours les hommes. J’ai attisé le feu, ai envoyé le monsieur me chercher un journal pour que le feu prit plus vite et le tout a été flambé. Naturellement il m’a suppliée de recommencer l’image, jurant d’être exact, demandant pardon et disant qu’il avait été furieux bien qu’il n’en eût pas l’air.
- Si vous en aviez eu l’air je vous aurais mis à la porte.
En somme, je l’ai fait pour l’exemple. Il n’était pas convenable de me faire attendre et de ne pas être là cinq minutes avant l’heure surtout ayant manqué deux fois.
Monsieur et Madame de Lesseps ont laissé leur carte. Voilà qui est étonnant.
Ce soir dîner chez le ménage Simonidès. Tout est étrange chez eux. (Je connais la dame de chez Julian). Le mari est beau et jeune, la femme est belle et a passé trente-cinq ans, ils sont très unis, vivent cachés, ne voient que quelques artistes et font des dessins et des peintures extraordinaires.
Des espèces d'imitation de la Renaissance, des sujets étonnants de naïveté. La mort de Béatrice, la mort de Laure; la femme qui enferme la tête de son amant dans un pot et où il a poussé des fleurs, et tout cela d’un dessin qui a l’air d’être fait il y a des siècles. Madame s’habille comme du temps de Boccace. Ce soir elle portait une robe de crêpe japonais blanc d’une souplesse adorable, des manches longues et étroites comme celles de la Vierge et d’autres manches nouées derrière. La robe droite et simple; une ceinture de galon ancien lui faisait une taille assez courte; un bouquet de muguets au corsage. Des perles au cou et des boucles d’oreilles et des bracelets en vieille orfèvrerie. Avec son teint pâle, ses cheveux noirs et crépus, et ses yeux de gazelle elle avait l’air d’une apparition fantastique. Si elle avait seulement l’esprit de se coiffer simplement au lieu de s’ébouriffer les cheveux et de faire de sa tête une épouvante elle serait très remarquable. Nous étions depuis un quart d’heure rentrés dans l’atelier de la salle à manger (où nous avons eu un très bon dîner, des fleurs, des fruits et un arrangement très artistique) et j’accompagnais Madame qui chantait des romances antiques italiennes classiques lorsque maman est venue nous prendre pour aller à l’église. C’est la Passion.
Mais nous arrivons trop tard. Je fais mes prières chez moi.
C'est demain le vernissage, j’y mènerai la petite Américaine pour qu’elle pose bien.