Journal de Marie Bashkirtseff

Il y a bien quarante vendeuses, on a fait près de dix mille francs, j’y suis pour mille francs. Aussi je suis très choyée par ces dames, la duchesse et la baronne Reille et les caissières. Mais Mmes d’Hervey de Saint Denis et de Montebello n’ont rien fait et sont parties très mécontentes.
A la fin on organise des loteries et une vente aux enchères. Je place trente billets en un quart d’heure, à toutes ces dames; Soutzo est toujours là.
Mademoiselle Delsarte vient mais je suis trop fatiguée pour sculpter, nous causons et Soutzo vient apporter des fraises et des petits pots de crème. Ça c’est une attention gentille, j’aime les fraises à la crème ! Je ne comprends pas ce brave garçon. Il ne me parle plus d’amour, il est le plus souvent à jouer aux cartes avec ma tante ou à causer avec les autres pendant que je lis les journaux ou écris, enfin, comme il lui plaira.
Je suis entrée chez Mme de Brimond, son appartement est ravissant; ça sent l’Orient, des objets d'art, des tentures. Elle est aussi aimable que possible, nous causons politique. Elle reçoit et Gambetta et le Prince Napoléon et le reste. (Consultez les journaux de l’album pour la lettre du Prince).
Madame de Brimond est une des plus ravissantes étrangères qui ont brillé au commencement de l’Empire. On lui donne cinquante ans et vue de très près sa figure les a. Mais quand on la voit dans la rue, à pied, avec sa taille svelte et sa tournure élégantes, ses cheveux d’or (teints je crois) on lui accorde tout au plus trente ans.
Elle se farde naturellement mais pas autant que je pensais puisqu’elle m’a embrassée. M. Gavini se souvient d’elle à dix-huit ans et il dit qu’elle et sa mère étaient toutes les deux idéalement jolies. Elle est Anglaise mais très francisée, gentille, intelligente.
J'ai placé dans l'album un article du "Figaro" intitulé: les impairs du Prince Napoléon. Ces impairs sont tout bonnement une suite d’actes et de paroles d’un homme libéral et intelligent continuellement conséquent avec lui-même. On a voulu en faire un monstre, on en a fait un grand citoyen: c’est un véritable républicain et séduite déjà par ses doctrines, par son intelligence, par son libéralisme vrai, grand, toujours le même, je le suis encore par le prestige du nom, de la race et par l’avenir de ses deux beaux et charmants fils. La réponse de “L’Estafette” au “Pays” est dure pour Popaul qui est carrément excommunié par l’Ordre ainsi du reste et puis un rapprochement était vraiment impossible, voilà Cassagnac dans un triste état... il pourra se faire légitimiste, il l’est déjà de fait si non de nom car ses doctrines impérialistes sont tout à fait curieuses, du reste depuis la mort du Prince il ne dit que des bêtises et il lui était difficile de dire autre chose. J’étais bonapartiste par sentiment, puis républicaine par goût, par conviction mais le parti très avancé me répugne par ses lacédémonades, surtout parce que cette austérité, cette négation de Dieu, cachent autant d’intérêt et de cupidité qu’autre chose. J’ai trouvé ma politique, c’est celle du Prince, aussi m’y suis-je ralliée avec passion. C’est un véritable homme d’Etat, ainsi Gambetta va trouver à qui parler à présent. Il n’a rien fait jusqu’aujourd’hui ? Mais il n’existe que depuis la mort du petit Prince et songez à la situation qui lui était faite par les Tuileries. Il n’a jamais pu être d’accord avec Napoléon III, il devait toujours se révolter. La persécution religieuse qui se fait avec un acharnement bête par les républicains naturellement exalté la dévotion, ainsi ses deux extrêmes me sont-ils antipathiques.
Mon Prince a donné la note juste par sa lettre qui il est vrai n’exaltera ni les radicaux ni les cléricaux mais j’estime qu’il est plus beau d’être comme le Prince que de se faire l’homme d’un parti en flattant sa manie.
Le Prince apparaît là avec une grandeur et une simplicité étonnantes.
On dit qu’il a mangé l’argent de son cousin. Son cousin était empereur, choisi, élu, sacré par la nation entière, de plus son cousin, ce qui s’est passé était tout naturel. Quant à la politique mon Prince a toujours eu la sienne et tout en respectant son empereur et en vivant dans son pays et au sein de sa famille il n’a jamais été autre qu’aujourd’hui, c’est ce qu’on lui reproche. Les bêtes ! Où les gens de mauvaise foi ! Je suis absolument conquise par sa lettre, je ne sais même s’il a compris lui-même à quel point elle est admirable.
On ne pouvait rien s’imaginer de plus simple, de plus à point, de plus raisonnable.
Me voici passionnément à lui jusqu’à ce qu’il suive le chemin qui me plaît, s’il s’en écarte je l’abandonne et voilà tout.