Journal de Marie Bashkirtseff

Berthe est venue, Louis Enault est arrivé aussitôt, a vanté mon œuvre. “Energique”, “viril”. Et à midi moins le quart Tony ! Pourquoi n’ai-je pas commencé plus tôt, c’est très joli, c’est ravissant, quel dommage etc. etc. en somme il me rassure mais il faut demander un sursis.
On peut l'envoyer tel quel mais ce n'est pas la peine "voilà mon opinion sincère, intime". Demandez un sursis et vous ferez quelque chose de bien. Alors il retrousse ses manches, prend la palette et promène des balayages un peu partout pour me faire comprendre que mon affaire manque de lumière. Quant à la manche de mousseline il l’a arrangée avec tant d’adresse que je n’y toucherai pas. Mais le reste je le retravaillerai... si j’ai le sursis. Il est resté plus de deux heures. C’est un charmant garçon, je m’amuse beaucoup et suis de si bonne humeur que peu m’importe ce qui adviendra au tableau. En somme ses balayages sont une excellente leçon. A deux heures je me mets en quête de mon côté et maman du sien. Je prends Dina avec moi, nous allons à la Chambre, je demande M. Andrieux (pour qu’il apostille ma demande à Turquet le sous-secrétaire aux Beaux Arts), on me fait attendre une heure en vain alors nous allons à la préfecture de police, il n’y est pas. Alors je vais porter une lettre à Krishaber dans laquelle je lui explique ce qu’il me faut. En rentrant j’apprends que M. le Préfet de police est venu chez nous se mettre à notre disposition et que Julian est au 37 avec maman. Julian est ravi du tableau. Vous êtes un garçon, rien ne m’étonne de vous. Il avait dit toutes ces belles choses devant Mme Simonidès qui était venue voir mon tableau, devant Rosalie en mon absence.
Je suis tout en l’air et tout à la joie avant même de savoir le résultat des démarches de maman auprès de Gavini qui a écrit à Turquet. En somme j’ai mon sursis, un sursis de six jours. Je ne sais qui au juste remercier. Mais ce soir je vais à l’Opéra avec les Gavini, je remercie le père Gavini, je crois que c’est à lui que je le dois. Je suis radieuse, triomphante, heureuse.
Saint Amand, Nervo, Kiki, Las Cases, Géry père et deux ou trois autres. Je fais de l’effet dans la salle, on me lorgne mais voilà que petit à petit je retombe dans des teintes grises, c’est qu’il me semble que Las Cases s’est rangé de moi. Ce n’est pas que j’y tienne mais cela rend triste de sentir qu’on déplaît à quelqu’un. Je le vois fort rarement et il ne doit pas penser que... je ne sais quoi en somme, je suis avec lui comme avec tout le monde. Mais bast, ces ombres devaient venir... la pluie à la fin du feu d’artifice. Gabriel n’est pas à Paris, ces dames s’étaient trompées. Et son père lui ressemble, il est bien aimable son père mais les nuages sombres me rendent sentimentale et je voudrais le voir. A quoi bon ?
Non mais ma peinture ! Julian en est toqué, Tony aussi a trouvé que c’est bien de ton, harmonieux, joli, énergique. Et Julian ajoute que c’est séduisant et que les coloristes suédoises de l’atelier sont des bêtes de penser que la jolie couleur consiste à un procédé.
“Voilà une brutale qui a fait une chose agréable, mais pas agréable dans le sens mou du mot, une chose séduisante”.
Je le finirai donc !
Une journée immense !
Mais je suis triste... je me suis sentie un instant tellement seule dans cette loge, un sentiment de froid... pourtant la mère Adeline est toujours la même.