Journal de Marie Bashkirtseff

Mon vieux harpiste envoie deux billets pour le Conservatoire et j’y vais avec maman, laissant à la maison les Poitrineau, Wodzinski et Kiki qui partait !
Hecht est là, dans une une loge avec Mme Adam et deux autres dames. Ils nous ont vues... Moi je n’ai pas bien entendu ce qu’on jouait. Ces sales misères sont des coups de massue... Pourtant, pourquoi m’en veut-il ? Je crois que c’est maman qui a inventé cela pour expliquer quelque chose que je ne sais pas. Elles me disent maman, ma tante et Dina que je suis aveugle. Comment ma chère, cet homme vient tous les jours et deux fois par jour, et tu crois qu’il n’avait rien en tête ? Qui as-tu vu venir comme lui et être là en extase comme lui ? Tu es donc imbécile ?! Et quand il a vu qu’on le regardait en Juif, quand Motta le lui a dit, il est devenu notre ennemi. C’est une supposition et non un explication. Mais j’ai assez de guignon dans la vie pour que cela soit vrai.
Vous vous rappelez, nous avons dîné chez lui, il devait dîner chez nous le surlendemain et à six heures du soir nous avons reçu sa dépêche. Depuis, deux visites, puis rien. Mais pourquoi se casser la tête à chercher quand on n’y peut rien. Qu’importe la cause quand le résultat est si détestable !
Nous avons fait une visite à Mme de Bailleul qui vient de s'installer, il y avait chez elle Mme Grandperret. Vous savez la mère Bailleul est une amie tout à fait, elle dîne chez nous trois fois par semaine et la Mouzay la traite de pique assiette.
Voyez-vous ce qui fait que je m’occupe quelquefois d’Arnaud c’est qu’il me faut tout ce qui est mieux, tout ce dont on parle, ce dont on s’occupe, tout ce qui s’élève ou fait tapage me fascine et il me le faut.
Ce n'est pas qu'Arnaud soit, mais enfin c'est le lion incontesté de la République, le premier jeune homme du Gouvernement, le dandy du monde officiel et même l’autre monde s’en occupe et a l’air de le considérer comme, valant mieux que “ces voyous”.