Journal de Marie Bashkirtseff

Beaucoup de monde. Je m'esquive une heure pour essayer chez Worth. C’est M. Jean Worth (fils) qui s’occupe de moi. Il a fabriqué le costume sur moi, vingt-sept femmes autour de moi et lui à genoux attachant les roses et drapant le crêpe de Chine.
Je suis en Récamier, en crêpe de Chine blanc avec peplum garni de frange d'argent et traversant le tout une guirlande de roses blanches sans feuillage.
Des bras, un cou II Les cheveux tous retroussés, un nœud Psyché et une couronne de roses blanches nouée par un ruban d'argent, ce nœud d'argent est une merveille, les rubans ont l'air de s'envoler. Les draperies de crêpe laissent voir une jupe de gaze rayée garnie de franges lourdes qui plaquent sur les pieds au moindre mouvement. La taille bien que sous les seins se dessine merveilleusement par tous ces plis de crêpe de Chine qui collent sur le corps. Je vous assure que c'est une merveille (prix 1.300 francs) d'autant plus que c'est peut-être le seul costume au monde qui fasse de moi une beauté, une vraie beauté.
Mais que de perplexité !
Aller ou ne pas aller ? Vous ne vous imaginerez jamais cela... Enfin à huit heures et demie je vais chez les Gavini. Maman est contre ce bal.
Les Gavini sont parfaitement édifiés sur nos ennuis de Nice, et sur tout, d’autant plus leur amitié est précieuse. Mais j’ai terriblement envie d’y aller.
Gavini dit que dans notre situation exceptionnelle il faut être prudente. Vous n’avez pas d’homme dans la maison et vous n’êtes pas en relation avec la colonie russe d’ici. La moindre chose est importante pour vous.
Enfin... Krishaber prétend que ma toux est purement nerveuse, c’est possible, car je ne suis ni enrhumée, je n’ai ni mal de gorge, ni mal de poitrine. J’étouffe tout simplement et j’ai une pointe au côté droit. Enfin je rentre à onze heures et tout en souhaitant tomber gravement malade pour ne pas aller au bal, je m’habille. Je suis belle.
Nous arrivons, mais dès l'antichambre il m'a paru entrer dans un mauvais lieu. Dans le premier salon nous saluons Mme Adam très aimable et qui a l'air enchantée de nous voir. Et alors je veux m'en aller. C'est comme le bal de l'Opéra, les femmes sont si laides et déguisées comme celles qui dansent à l'Opéra. Il y en a en pierrots. Mme Adam est très belle en costume court, de bohémienne je crois. Mais son monde ! Je me sens seule, malheureuse, déplacée et prie... maman de nous en aller. Alexis et Bojidar viennent causer avec nous qui nous dissimulons.
Mais on commence à me regarder, justement les danses cessent. Ah ! si j'avais su j'aurais mis une tête de nègre en fil de fer et je serais venue enveloppée d'un bédouin. Gaillard vient mais j'ai trop peur après tout ce qu'on dit les Gavini... du reste vraiment comme femmes c'est mal composé. Nous demandons notre voiture et en l'attendant dans le cabinet de toilette ou je me suis réfugiée, je minaude et fais de l'œil à Alexis ! ?? !
Voilà de la beauté perdue. Vous savez j’avais aperçu Hecht et ai filé immédiatement du côté opposé. Comme cela je pourrai dire que je n’y ai pas été. Je dirai que je me suis habillée mais qu’arrivée dans l’antichambre j’ai réfléchi et que nous sommes reparties. J’ai peut-être eu tort de ne pas faire le tour des salons mais vraiment, ce monde... je ne savais ou j’étais et à visage découvert. Mais me voilà connue avec Mme Adam, c’est le principal.
Arnaud a envoyé sa carte à Alexis au jour de l’an. Et Gabriel qui prétendait qu’il avait oublié.
Gabriel le disait pour me calmer parce qu’il est un ange et sur toute la terre il n’ a que lui d’honnête et de bon.
O éducation républicaine ! vous savez que Multedo m’a reconnue au bal de l’Opéra et que nous avons soupé lui, moi et de Daillens. Il n’en a jamais rien dit à personne. Et Arnaud !
Enfin, je commence à croire que j’aurai peut-être occasion de me justifier...