Journal de Marie Bashkirtseff

Paul se marie. Moi je consens, elle lui a écrit hier et je consens, je vais vous dire pourquoi. Elle l'adore et tient beaucoup à l'épouser. Elle est d'assez bonne famille connue, du même pays, voisine, assez riche, jeune, jolie et d'après ses lettres bonne nature. Et puis elle y tient. Et ce n'est vraiment pas à moi à m'opposer au vœu d'une jeune fille. On croit qu'elle a un petit peu la tête montée parce que Paul est fils d'un maréchal de noblesse et qu'il a une famille chic à Paris. Raison de plus pour que je consente. Je fais plus, je le désire. Grâce à une négligence de Rosalie ma lettre à Paul sur dix pages ne lui est jamais parvenue. Maman a consenti, il le lui a écrit et elle lui a envoyé le télégramme suivant:
Contente, heureuse, remercie maman à genoux, revenez vite, m’ennuie terriblement. - Alexandrine.
On dit que la pauvre petite a peur de la famille de Paris, de moi si fière, si hautaine, si dure. Non, ce n'est pas moi qui dirai non; bien que n'ayant jamais aimé comme elle aime, je ne veux pas prendre sur ma conscience de causer du chagrin à qui que ce soit. C'est facile à dire qu'on est ça et ça et qu'on va devenir mauvais mais quand l'occasion se présente de faire de la peine à un concitoyen de la terre on y regarde à deux fois, on sait ce que c'est et on n'y regarde même pas deux fois; si j'ai des ennuis est- ce que je me les guérirai en tourmentant les autres. Ce n'est pas du tout par bonté que je suis bonne mais parce que j'aurais cela sur la conscience et que cela me tourmenterait. Les gens vraiment égoïstes ne doivent faire que du bien, en faisant le mal on est trop malheureux. Il paraît cependant qu'il y a du monde qui se plaît à faire du mal... chacun ses goûts. D'autant plus que Paul ne sera jamais rien qu'un gentleman farmer...
Beaucoup de monde chez nous.
Alexis qui me fait très discrètement et avec hésitation un soupçon de cour. Vous savez je n'en suis pas du tout toquée. Il a des élans d'amitié fraternelle, il dit que je suis blâmée parce que je me moque de tout, cela ne va pas à une jeune fille. Je blague toujours, je blague à mort. Il a raison mais cela m'étourdit.
[Mots noircis: J'avais] demandé à Bichinsky s'il n'a pas moyen d'obtenir une carte permanente pour la Chambre, il m'aborde en me disant qu'il s'est occupé de moi, qu'il s'est lié avec le cousin de Joseph, et dit ce nom en souriant. A ce nom je l'amène à l'écart, le remercie et insiste sur le point essentiel. Je veux la carte mais pour rien au monde je ne veux qu'on me présente le monsieur.
C'est que ça à l'air d'une scie qu'on lui monte avec cette jolie Russe II!
C’est tout simple, on n’arrête pas, en une heure une histoire lancée comme cette histoire de Joseph. Il m’en reviendra des échos, je dois être tranquille.
Ce matin nous avons été à l'église et puis chez les Gavini et puis voir l'exposition de Basile Verschagin, peintre, voyageur et soldat. Et puis je viens de relire et de copier à part la prédiction d'Edmond. Cela m'a faitiguée et je vous [ne] dirai pas ma soirée d'hier qui se répétera sans doute.
J'étais seule et j'ai songé à tous les écœurements, à tous les quiproquos, à tous les fours dont je suis poursuvie.