Samedi, 1er novembre 1879 - Toussaint
Nous avons fait un effet bœuf, je dis nous parce que Berthe n'est arrivée qu'après. Mme Gavini ne se sentait pas de joie de voir qu'on me lorgnait. Moi, je suis arrivée la tête haute comme si j'étais la reine de Paris, cet air-là avec une pointe d'enfantillage m'embellit beaucoup.
Cassagnac est beau et bon et il a une rosse pour femme. Ne soyez pas scandalisés ! C'est une vraie rosse. Enfin... je suis presque contente que cela soit ainsi; que serais-je devenue sans le Petit Prince ? Au fait non, je le pousserais vers Jérôme et on aurait pu s'arranger à ravir, sa femme est si bête ! Blanc l'a encore dit ce soir.
Comme Julian ne corrige pas les esquisses je reste à la maison, mets une robe de velours noir et fais les honneurs au peu de monde qui vient aujourd'hui. Berthe, Bichinsky, M. et Mme Gavini et enfin le jeune Géry qui est resté assez longtemps et qui a raconté que chaque fois qu'il rencontre Joseph Arnaud celui-ci est entrain de verser (nous avons amené ce sujet en parlant du mariage de Gambetta avec Mme Arnaud de l'Ariège, question universelle qui ne compromet personne). Alors je dis qu'il devrait bien apprendre à conduire. Mais Gabriel (je le nomme Gabriel parce que c'est l'habitude de Mme Gavini et puis il faut bien le distinguer de son père, et puis son nom lui va bien, je regrette de ne pouvoir l'appeler ainsi, quand il est là), donc, Gabriel dit qu'il sait très bien conduire mais il dresse ses chevaux et n'a jamais peur. Un jour il a été lancé à trois mètres de sa voiture presque sur le marchepied de celle de Géry et de ces deux amis, eh bien il a tranquillement remis son chapeau "en nous regardant d'un air très tranquille" et monta avec eux en leur racontant l'accident comme si c'était la chose la plus ordinaire du monde. Le doux Joseph est crâne
Gabriel a beaucoup sa tournure et puis il a de beaux yeux calmes et dans toute sa jeune nature il y a quelque chose de doux, de pénétrant, d'agréable.
Je serais désillusionnée si j'entendais ce garçon parler le langage cru des jeunes gens entre eux. Il est très aimable et assez spirituel et distingué sans être ni complimenteur, ni poseur, ni blagueur. Il me plaît [Rayé: beaucoup] enfin. C'est dommage que je sois femme, sans cela je me serais liée d'amitié avec cet enfant. M. de Tarente est au salon, mais je laisse à ma famille La Palférine dégénérée. Géry est quelqu'un pour moi, c'est bête mais il m'a en quelque sorte impressionnée parce qu'il est différent des autres. C'est un être honnête. Le père Géry est ami de Mme de Brimond notre voisine du troisième, femme politique.