Mardi, 19 août 1879
Ayant quitté Worth et Laferrière je me suis habillée chez Doucet et Savarre et par conséquent je me suis embourgeoisée. Il n'y a que les deux grands, les autres, vous arrangent... du reste s'il n'en était pas ainsi ils ne seraient pas grands. On a beau chercher et tourner on en arrive à être habillée comme tout le monde et à être obligé de s'occuper chaque jour de ses robes, de chercher des combinaisons et d'être ennuyée. Ou bien il faut se promener toute nue ou bien il faut être habillée selon son physique, son goût, son caractère. Quand je ne suis pas dans ces conditions je me sens gauche, commune, et par conséquent humiliée. Que deviennent l'humeur et l'esprit ? Ils pensent aux chiffons et alors on est bête, ennuyée et on ne sait ou se fourrer.
Je me contenterais bien d'une seule robe qui me laisse l'esprit en repos et je suis agacée par quinze ou vingt chiffons qui m'occupent.
Donc, plaignez mon tourment qui est grand je vous assure... On a mis des roses dans ma chambre, cela contribue à me faire rager pendant que j'écris. Ce matin j'ai reçu de Paris des vers anglais où on me traite de vision céleste etc. etc. pas de signature. Cela m'occupe peu du reste. Je pense au guignon persistant dont le ciel me poursuit en tout. J'arrive à Dieppe et nous sommes à l'hôtel Bristol qui tout en étant de premier ordre, ne peut se comparer à l'hôtel Royal (où où nous avons dîné ce soir avec Zurlo et Da Costa) qui est le véritable centre élégant de Dieppe. Puis, je n'ai rien à me mettre. Je n'ai que des robes blanches trop légères pour la brise de la mer et qui paraîtraient ridicules sur la plage et impossibles les jours où il pleut. Je n'ai rien prévu et je suis très agacée.
On parlait de Gambetta et Da Costa en disant que c'est un charmeur raconta la conversation d'un de ses amis avec une jeune fille charmante, jolie, distinguée qui en est enthousiaste et qui pendant qu'il faisait de la musique chez Mme de Lesseps...bref mon histoire... ni écorchée ni travestie, mais telle quelle ce qui m'étonne assez. Da Costa a connu Blanc et Cassagnac à propos d'un duel dont ce dernier avait été choisi l'arbitre. Il s'étonne que j'admire Gambetta et me dit que si j'admirais Cassagnac il le comprendrait... Je fis un geste d'horreur et il se mit à rire en disant qu'il s'y attendait. J'ai très bien joué mon rôle et ce pauvre Brésilien croit qu'en admirant Gambetta je déteste Cassagnac. Il m'a vanté le... chevalier, "un homme si brave, si crâne, si courageux et qui est un mouton devant sa femme". Il trouve que c'est admirable. Moi aussi en vérité. On rédigeait le procès-verbal et sa femme a dit que "ce n'est pas tout ça" voilà comment il faut faire et on lui a donné raison, Cassagnac a objecté quelque chose mais elle a voulu et il a consenti. J'aimerais mieux recevoir un soufflet... c'est-à-dire que cela serait la même chose... J'ai pris mon premier bain de mer et tout cela ensemble fait que je voudrais bien avoir une excuse pour pleurer. J'aimerais mieux être habilliée en ramasseuse de moules que d'avoir une robe bourgeoise. Du reste c'est une nature malheureuse que la mienne, je voudrais une harmonie exquise dans tous les détails de la vie, souvent des choses qui passent pour élégantes et jolies me choquent par je ne sais quel manque d'art, de grâce particulière, de je ne sais quoi. Je voudrais voir ma mère élégante, spirituelle ou tout au moins digne, fière... fichue existence va ! vraiment on ne tourmente pas ainsi les gens... Des futilités ?... tout est relatif et si une épingle vous fait autant de mal qu'un couteau qu'est-ce que les sages ont à dire ?
Le prince Ouroussoff m'écrit la lettre que voici, [manque] Mais je n'ose rien demander.