Dimanche, 17 août 1879
Hier soir il y a eu élans, prières... de sorte que je m'attendais presque à lire ce matin dans les journaux la mort de la femme de Cassagnac... Pourquoi ne pas dire les choses crûment ?
Sur la plage avec les princes Karageorevitch. MM. Colonna et de Plancy. Le soir concert en sortant duquel nous voyons M. Lachaud fils avec le Prince Victor. Naturellement nous sommes très gracieuses avec Lachaud pour mieux voir le Prince qui est très grand et qui a un regard extraordinaire. A dix-sept ans la beauté ne peut être formée mais je crois qu'il sera très beau, surtout beau de cette majesté grave et douce qui fait déjà son trait principal et qui jure un peu avec ses dix-sept ans. Le nez est un peu court, encore un peu et il le serait trop. Je ne sais comment expliquer ici comment me lancer dans une quantité de réflexions phylosophiques, métaphysiques et même mystiques;
mais autant l'air inquiet, frêle et presque souffrant du Saint Louis de la famille Impériale, disait: il ne régnera pas ! Autant la gravité calme et l'œil absolument extraordinaire de celui que j'ai vu ce soir, disent: Il régnera ! Jamais voyou ou bourgeois n'a eu ce regard profond et troublant comme la mer quand on la regarde du haut d'un navire. [mais] quand je fixe ainsi l'eau je suis fascinée et je voudrais me jeter dedans. Les yeux du futur Empereur me font enfin comprendre ce que les poètes veulent dire quand ils comparent des yeux avec l'onde. Seulement je crois qu'on fait un furieux abus de la comparaison car jusqu'à présent je n'ai vu que les yeux du Prince qui soient ainsi. On dit que ces yeux sont noirs, ils m'ont paru sans couleur définie mais littéralement profonds et fascinateurs comme la mer.
Les yeux de Cassagnac sont noirs et adorables mais c'est tout différent et même moi je ne pourrai y trouver rien de prédestiné ni de fatal comme dans les yeux de Napoléon I. Cassagnac a un regard magnétique sous lequel on se sent fondre et sous lequel on voudrait mourir... je ne le dis pas par amour mais simplement parce que je pense que ce serait une sensation agréable.
Cassagnac est très beau. Il y a des femmes qui trouvent que M. de Janzé est beau. M. de Janzé est de taille moyenne, bien pris de taille, blond, les yeux bleus, des joues roses un peu brique; habillé à ravir. Mais vous voyez d'ici la différence. Cassagnac est un chevalier du Moyen-âge ou un seigneur de la Ligue ou de la Fronde, encore. C'est aussi un député impérialiste, défenseur de la famille Bonaparte et du régime Impérial et ses luttes et ses tapages paraîtront peut-être intéressants à ceux qui vivront dans trois cents ans comme les époques lointaines dont je viens de parler nous charment, nous autres bourgeois modernes. Je regrette d'avoir parlé de lui dans les termes vulgaires dans ce journal mais je me mettais toujours au point de vue de ses détracteurs et je tâchais de lui trouver des mérites même en pensant comme eux. Les héros qui nous charment arrivent jusqu'à nous résumés dans l'histoire ou dans les romans et dépouillés de tout ce que la vie réelle a de bourgeois à toutes les époques. Oui, mais il y a la mère Couvelet et la fille Acard et le petit beau-frère.