Journal de Marie Bashkirtseff

Je vais avec Berthe et son mari au mariage de Cochery, fils du ministre, avec Mlle Hunebelle.
Nous sommes absolument chic. Berthe est en blanc avec des dentelles blanches et des choux de satin mauve.
Et j'ai profané les petits souliers en cuir jaune qui jadis faisaient l'admiration de Paul de Cassagnac. Nous sommes arrivés au bon moment, nous avons attendu la mariée en face de Monsieur de l'Ariège qui l'attendait avec les autres, grands seigneurs et dames faisant partie du cortège. Nous les avons tous vus passer, après quoi la bénédiction eut lieu et une jeune fille assez laide fait la quête accompagnée de M. de l'Ariège qui ne lui donne pas le bras, mais lui tient les bouts des doigts; cela est infiniment gracieux et commode et si l'usage est républicain, les Réacs n'ont qu'à le copier. Cela m'a fait donner cinq francs à la jeune personne. Mais j'ai enfin bien vu le jeune homme sur toutes les faces et je crois qu'il aussi m'a aussi vue. Pour vous dire que la noce a été splendide, cela me serait difficile. Les dames peu nombreuses étaient peu chic et nous avons fait sensation.
Après on a défilé devant les mariés, à la sacristie. Et après nous allons raconter l'affaire à la mère Gavini. Et après, nous allons déjeuner chez nous. Lancaster, Berthe, Blanc et nous. Et après nous allons encore enlever le père Gavini que nous menons à la Comédie Française pour parler d'un abonnement aux mardis
Le soir au cirque, ma tante, Dina, moi, les Gavini, Berthe; Chaudordy, de Raymond, Géry et Caro le sourd, le cousin de l'impératrice.
J'ai eu beauoup de succès avec tous ces vieux. Je n'oublie pas que Géry est un intime de l'ignoble Jérôme et je lui fais des grâces. Mme Gavini me trouve ravissante et demande à chaque instant à ses vieillards si c'est leur avis. Là-dessus on rit. On fait des mots, on s'occupe même du spectacle qui est intéressant. En sortant de là nous allons manger des glaces chez Imoda. En sortant du cirque je me suis trouvée devant une glace et j'ai été tout étonnée d'être aussi jolie.
Quant à Berthe je l'aime presque parce qu'elle est malheureuse.
Avant de rentrer elle est montée chez moi et je l'ai confessée jusqu'aux choses les plus... intimes de son ménage.
Son mari la déteste et elle le sait.
Il lui dit qu'il la trompe et il lui montre qu'il lui serait égal si elle en faisait autant. Que pouvait attendre d'autre d'un si sale homme ! Cela finira mal. Il ne lui parle que cocottes et femmes entretenues, il lui fait porter des toilettes comme ces femmes-là. Et en mille choses... ce n'est pas elle qui le dit, je le vois moi-même.
Quand pour la première fois ce charmant mari eut dit à la pauvre femme qu'il avait une maîtresse elle s'est évanouie et resta huit jours au lit. A présent elle s'habitue à cette idée et un beau jour elle se perdra. Il ne demande pas mieux. Et si elle ouvrait les yeux à sa mère il la planterait là. Et dire que j'aurai peut-être une pareille canaille pour mari ! Non, pas pareille puisque cette canaille-là est un de ces hommes qu'on n'épouse pas. Il ne le voulait pas, c'est elle qui l'a enlevé. La petite femme est bête, mais c'est égal, je la plains. Seulement il serait sage de me tenir à l'écart; je prévois des catastrophes.