Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne voulais pas montrer ma peinture mais le grand Tony l'a demandée en me faisant observer qu'il ne serait bon à rien si je ne lui montrait pas de chef-d'œuvre
Eh bien, il y a beaucoup de bon dans la susdite peinture et somme tout cela va bien. Mais Breslau qui a raté sa tête, a peint son académie qui est dix fois "pas mal". Et puis cette fille connaît des artistes et plusieurs s'intéresent à elle, tandis que moi je ne connais qe mon Tony et Julian. Cela me bouleverse la journée et si vous y ajoutez la sottise que j'ai commise de dire que je paye par mois, au lieu de m'abonner, ce qui fait le double, on dira que j'achète Julian, et puis maman en commet une plus grosse que de dire à Mme Gavini qu'elle lui a commandé un chapeau et cela devient la chanoinesse. La chanoisse attendait la mère Gavini et je l'ai invitée à monter.
Il y avait aussi la baronne de Wykerslooth (Jeanne), et la comtesse de Souza. Multedo, de Jobal, et puis Mme de Bailleul qui me promet de me mener à la première réception de Gambetta, mais c'est une blagueuse ! Berthe, Pavon et Mme Goldsmid.
Enfin ! Ma famille ne me rend pas extrêmement heureuse sous le rapport de toutes ces choses si importantes et qui sont la propreté de l'esprit comme le bain est la propreté du corps. Des balourdises, des maladresses, des bêtises, tout plein !
Mais voici un article de "l'Estafette" sur Gambetta... si j'allais adorer Gambetta ? Cela serait bien possible...
Rosalie a rencontré Popaul et je lui ai demandé s'il était seul.
Naturellement. De même que j'ai dressé mes chiens à accourir quand je sonne, je dresse Rosalie à me répondre quand je lui fait cette question, et il était seul: "Oui mademoiselle avec son déshonneur", ou comme dans la Favorite, ou bien "pour mademoiselle il était avec son déshonneur".
Et Gambetta... c'est un ange... et puis il a un si ravissant secrétaire... Gavini le nomme mon "patito" plût-au ciel vraiment.
Je me le figure en héros de Balzac, beau comme un ange, intelligent comme un ange, un génie enfin. Je me figure bien des choses dans ma solitude... Ce matin j'ai imaginé que j'aimais Popaul et en étais aimée, d'un amour sans pareil; et qu'on me le tuait en duel et que je mourais sur place et puis non, que je me consolais. Enfin, cela m'a donné des émotions. J'y penserai en m'endormant si la peinture le permet.