Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai travaillé jusqu'à deux heures, à deux heures je me suis précipitée à la maison, je me suis habillée et nous sommes allées Mme Gavini, Dina et moi au concours hyppique au Palais de l'industrie. J'ai une robe de serge noire toute simple unie et collante et courte, le chapeau comme il faut et des bottines délicieuses. M. de Morgan est venu causer, il nous croyait à Nice. Je suis gentille et éveillée, on me présente des jeunes gens et nous voyons plusieurs dames avec lesquelles cause la mère Gavini, deux d'entre elles que je connais. J'ai fait la conquête, à ce qu'il paraît, du marquis de je ne sais qui, un drapeau blanc allié à tout ce qu'il y a de mieux et assez bien de lui-même. Il a demandé de m'être présenté et Mme Gavini est ravie de l'effet que j'ai produit. Elle voit dit-elle que je n'épouserai qu'un homme riche etc. etc., mais cela lui fait plaisir et l'amuse quand même. Le marquis a "20.000 francs de rente et en aura 80.000 mais ses parents sont jeunes ajoute la positive Adeline. Elle croit peut-être que je suis sa fille et ça l'amuse, elle est venue raconter "la conquête de Marie" à mes mères et toute cette journée m'a égayée.
Madame Gavini m'adore, Rosalie m'adore ! bref. Il y aura un bal arrangé par Mme de Pourtalès et Adeline veut m'y mener, ce marquis en apprenant cela a dit qu'il y irait absolument puis il a demandé à la susdite Adeline si j'allais beaucoup dans le monde et dans quels salons ! Adeline a répondu que nous sommes en deuil, elle m'aime vraiment cette femme et comme je lui fais des coquetteries et tente d'être brillante devant elle, elle m'observe et puis est ravie. C'est les vacances maintenant, c'est maintenant, dit-elle, vous verrez ici notre ami.
— Quel ami ?
— Le petit de la Chambre.
— ???
— Ne faites donc pas de grimaces, le petit Arnaud.
— Je ne le connais pas.
— Laissez donc ! Mais ne l'admirez pas trop, l'autre jour vous savez, il conduisait un tandem et hier son cheval s'est fiché par terre et il l'a abîmé. Il n'a rien eu mais il ne sait pas mener.
- Oui mais nous ne l'avons pas vu, il y allait sans doute mais je ne l'ai pas vu, je regrette, j'y allais un peu pour lui. Il a un corps souple !
Je donnerai bien trente francs pour dessiner ses jambes, cela doit être d'une finesse de cheval arabe. Tout le monde est gai aujourd'hui. Cent quatre vingt étudiants ont offert un bouquet à Popaul qui a prononcé un discours qui ne m'a pas plus émue que celui d'hier mais c'est égal les autres sont des enfants auprès de lui.