Journal de Marie Bashkirtseff

Paul vient de partir malgre moi; je me suis fachee et lui ai declare qu'il ne partirait pas, il m'a donne sa parole d'honneur du contraire; je tenais la porte alors profitant d'une distraction il s'est sauve. Voyez-vous c'est pour prouver qu'il ne chante pas de resolution, il avait jure de partir aujourd'hui, bref une fermete de faible qui ne se sentant rien dans les choses serieuses se rattrape sur les bagatelles. Cela m'a evite de m'attendrir. J'ai immediatement pris 20 francs a ma tante pour envoyer une depeche calomnieuse au pere, a Poltava, mais en ce moment est entree Rosalie me dire de ne pas compter sur Champion (une petite qui me fait des robes quelquefois) qui a la fievre typhoide; ses ouvrieres sont parties, elle est toute seule. Alors j'ai eu une idee. J'ai dechire la depeche et j'ai envoye les 20 francs a cette femme.
Il n'y a pas de sensation plus agreable que celle de faire du bien qui ne vous rapporte rien. J'irais bien la voir, je ne crains pas le typhus mais j'aurais l'air de chercher des remerciements tandis que si je ne lui envoyais ps cette misere a l'instant je pourrais les depenser et puis avouons-le cela ne me causerait plus un plaisir si vif. Voila que je me sens s'une charite inepuisable. Aller soulager les miseres des autres quand personne au monde ne soulage les miennes, cela serait assez chic, qu'en pensez-vous ?
Oui, et la famille. Cette sainte famille qui ne comprend pas plus la charite, (mot et chose) sublimes (qu'elle ne comprend les obligations sociales. Ca n'est pas voleur, ce n'est pas assassin, mais voila tout. Et vous croyez que je suis heureuse la-dedans ! On me tourmenterait sans le vouloir, on raconterait que: figurez-vous que Marie a la manie des pauvres a force d'etre gatee, elle ne sait plus ce qu'elle veut. Et puis pour 5 francs ou pour une bouteille de vin on souleverait des histoires de notes, dettes etc. etc. Outre que ces tapages tripoteurs me repugnent, je serais a chaque instant offensee dans ma delicatesse et dans mes proteges. Bref je ne ferai pas de bien par... pudeur. Je ne trouve pas d'autre mot.
Et par paresse !