Journal de Marie Bashkirtseff

Hier et aujourd'hui j'ai fait des rêves qui m'ont fait une impression assez curieuse.
Hier je marchais dans un champ de jonquilles blanches plus hautes que moi et en face de moi venaient pêle-mêle des prêtres et des soldats lorsque ma tante me dit en me montrant un des prêtres: demande lui donc le petit de Cassagnac. Je le lui demandai et il me montra un homme qui emportait un enfant en disant qu'il était trop tard. Alors Mlle Acard vint appuyer sa joue contre la mienne pendant que son mari nous regardait: "Cela ne fait rien, dis-je, les brunes et les blondes se font valoir les unes les autres."
Et cette nuit j'étais chez M. et Mme de Cassagnac.
Ils habitaient un appartement très élevé de plafond, sans tapis et toutes les draperies étaient en reps bleu et les domestiques portaient des gilets comme les rideaux. Seulement ayant traversé l'antichambre et arrivée dans une sorte de salle d'attente sans tapis et très, très élevée, je n'osais pas entrer dans le salon. Mlle Acard chantait et son mari vint baisser la portière qui séparait le salon de la chambre où j'étais. Puis vint Cassagnac et m'offrit le bras en me priant d'être avec lui comme avant. Sa femme semblait nous éviter, elle était en robe rose et avait les bras nus; [Mots noircis: c'était son] visage mais elle ne m'arrivait qu'à l'épaule. Alors nous nous trouvâmes dans une chambre telle qu'elle en réalité, sans meubles et j'allai au lit sur lequel il n'y avait au lieu de matelas que des planches et quelques lambeaux de papier.
Qu'est-ce que c'est ? me demanda le Défunt.
C'est la traduction des "deux pigeons". Et je me mis à chanter mais Mlle Acard chantait tout haut et pas loin nous allâmes vers elle mais elle semblait se cacher et enfin nous nous sommes rencontrés lui, moi, elle et ma tante sur l'escalier qui ressemblait à celui du Théâtre-Historique. Mlle Acard boutonnait son corsage et était visiblement dans un état... intéressant. Je me cache dit-elle, parce que ma taille me rend confuse. Sans cela je serais plus aimable. Je passai une bonne demi-heure à la chercher pour lui répondre que quand on est belle et quand on possède une voix si charmante on est toujours aimable, mais je ne la trouvai pas et fus obligée de m'en aller sans lui avoir rien dit. Le rêve était si distinct que je m'attends toute la journée à ce qu'il continue.
Je suis allée chez les Gavini où il y a beaucoup de monde, entre autres le marquis de Châteaurenard qui a donné hier sa démission de conseiller d'Etat et que tout le monde complimentait.
Et puis un bonapartiste d'un certain âge déjà mais dont les manières m'ont rappelé les mousquetaires de Dumas et le Cassagnac de Mlle Acard.
Notre appartement est grand et beau et vide !
Mon Dieu que faut-il donc faire pour ne plus vivre ainsi !! Me marier. Eh ! je sais bien, mais je pourrais justement trouver à me marier à peu près convenablement si nous recevions du monde. Je suis étrangère, jolie, originale; il y aurait de quoi composer une société tout à fait bien...
Samedi j'ai été grondée:
- Je ne comprends pas qu'avec les dispositions que vous avez vous ayez tant de difficulté à peindre.
Oui, je ne ne le comprends pas non plus; mais je suis paralysée. Il n'y a plus à lutter. Il faut mourir. Mon Dieu, mon Bon Dieu.
Il n'y a donc plus rien à attendre de personne. Ce qu'il y a de révoltant c'est que je viens de remplir de bois la cheminée sans aucune nécessité car je n'ai pas du tout froid... tandis que peut-être au même instant il y a des malheureux qui ont faim, qui ont froid et qui pleurent de misère... Ce sont là des réflexions qui arrêtent immédiatement les larmes que je me complais à répandre. Ce n'est peut-être qu'une idée mais je crois que j'aimerais autant la [Mots noircis: misère complète] car alors on est au fond, on n'a rien à craindre; et on ne meurt pas de faim tant qu'on a des forces pour travailler.