Samedi 14 / Dimanche, 15 septembre 1878
En fait de nouvelles, il y a que hier Alexandre a accompagné à cheval une cocotte, ce qui nous comble d'horreur et me le fais nommer Monsieur vingt francs l'heure. Et ce soir il s'est promené avec son frère. Système de compensation.
Les Mouzay à dîner, à la fin de la soirée on a parlé de Cassagnac et de son inexplicable mariage avec la fille du comte et de la comtesse Stéphano Acard. Je vous demande comment ce Stéphano, Acard et comte s'harmonisent ensemble ! De Daillens a parfaitement raison de dire que quand on est Paul de Cassagnac ou ne se marie pas dans une cave, (comme les premiers chrétiens). On ne marie pas sa belle-mère huit jours avant soi, on n'est pas son témoin, on ne cache pas son mariage, on ne fait pas publier la ridicule note du "Figaro" et on ne permet pas que M. Clément Laurier soit le témoin de la mariée. Que Diable ! Quand on joue un rôle on le joue jusqu'au bout.
Voyez ce Clément Laurier qui est le témoin de la demoiselle qu'épouse Paul de Cassagnac; voilà où il a été bas, bien journaliste à six sous la ligne, bien aventurier, bien un misérable fanfaron. Quand on parle comme il le fait de la République et des hommes du 4 septembre et de l'emprunt Morgan on ne laisse pas M. C. Laurier tripoter dans son mariage. M. C. Laurier qui plus ou moins directement a été traité par lui au moins de voleur. Ce mariage est un déraillement, une anomalie; un pareil mariage dans la vie avantureuse et chevaleresque de Cassagnac est comme une patte de mouton qui aurait poussé à un homme.
Voilà qui fait crouler l'édifice et même ses articles et ses grandes phrases, on ne les lit et ne les écoute plus avec plaisir, car on croit qu'il ment; quand on fait de l'esbroufe toute sa vie, quand on est un homme public on ne donne pas de soufflets à ses propres principes.
Eh bien oui, c'est justement ce qui est dommage, en me prenant il n'aurait pas déraillé. Je ne le regrette plus, mais je regrette qu'un homme qui suscite de ne plus le regretter. C'est une expression barbare comme dit M. Victor Dury.
Je commence à m'exercer à dessiner des bonshommes par cœur.
Il y a une chose que je n'ai jamais admise et qui expliquerait tout: l'Amour.
Et c'est justement parce que je ne puis y croire que c'est peut-être vrai... elle est commune, défraîchie... on la dit charmante... Non, je ne crois pas que ce soit là la femme aimée de Cassagnac avant le déraillement... oh ! après il est capable de tout, d'être un vingt francs l'heure même,., non, au moins quarante francs.
- Si j'avais pu croire que Marie voudrait de lui, j'aurais arrangé la chose, d'autant plus facilement qu'il ne demandait pas mieux. C'est qu'il y a une rude différence entre Marie et une Stephano Acard !
Voilà ce qu'a dit Mouzay à maman qui descendait avec elle pour promener ses chiens.
- Je ne sais si elle en aurait voulu, dit maman.
- Mais, reprit Mouzay, chaque fois que je lui en parlais elle me répondait: Fi ! quelle horreur !
- C'est vrai, je l'ai aussi entendu dire: quelle horreur !
Moi aussi je me suis entendue. Vous savez comment je pensais alors et comme l'idée d'un arrangement banal était loin de moi. Ah ! si j'avais su.