Journal de Marie Bashkirtseff

Savez-vous mes chers que Multedo est sérieusement furieux. Il paraît que je l'ai mis sérieusement à la porte hier. Et ce soir au concert il m'a dit qu'il ne fallait pas traiter des hommes de trente-deux ans comme des gamins de quinze, que je tomberais un jour sur un homme qui dira du mal de moi, qui ne sera pas comme lui d'ailleurs ne me le pardonnera jamais tout en m'aimant follement.
Je lui ai répondu à cela que je n'avais pas à m'excuser mais que si je lui ai dit de s'en aller c'était une plaisanterie, il fallait que je fusse folle à lier pour le dire sérieusement et lui absolument idiot pour le croire. Je ne veux pas partir et laisser une mauvaise impression. Nous sommes six, ma tante, Dina, Etienne, Filippini, Multedo et moi.
Le concert fini nous allons prendre des glaces et appelons deux des plus jolies bohémiennes et deux enfants bohémiens auxquels on donne des glaces, du vin. C'était très amusant de causer avec ces filles, toutes jeunes et vertueuses, on les surveille de près.
[En travers: Ces filles ne sont pas de vulgaires saltimbanques. Elles ont des moeurs et ne cèdent que lorsqu'elles aiment. Alors elles quittent la horde et s'enfuient avec le bien aimé. Bref c'est une passion. Leurs chansons chantent toujours l'amour des bohémiennes.]
Après... ma tante donne le bras à Etienne, Dina à Filippini et moi à l'autre. Nous allons à pied jusqu'à chez nous, il fait si beau. Multedo calmé me parle de son amour... C'est toujours la même chose. Je ne l'aime pas, mais son feu me... donne chaud, sans doute c'est ce que je prenais pour de l'Amour il y a deux ans !!
Il en parle bien... il a même pleuré, en m'approchant de la maison je riais moins, j'étais amollie par cette belle nuit et par ce chant d'Amour. Ah ! que c'est bon d'être aimée... il n'y a rien au monde de bon comme cela... Maintenant je sais que Multedo m'aime, on ne joue pas la comédie comme cela et s'il en voulait à mon argent, mes dédains l'auraient déjà rebuté et puis il y a Dina qu'on croit aussi riche et il y a bien d'autres filles à marier...
Multedo n'est pas un gueux et c'est un parfait gentilhomme, il aurait trouvé et il trouvera autre chose que moi.
Je le taquinais sur Berthe et comme il s'en moquait et me parlait de moi il voulu me prendre la main...
- Combien de fois avez-vous baisé la main de Berthe ?
- Pas une fois, jamais !
- Allons donc... est-ce qu'elle se laisse faire facilement ?
- Si je baisais la main d'une jeune fille c'est que je voudrais l'épouser, en faire ma femme. Je n'ai jamais eu l'idée d'épouser Berthe.
Et comme j'allais répliquer il me prit la main, la baisa longuement et dit du fond du cœur, avec feu, avec passion : Je vous aime, je vous aime pour toujours quoiqu'il advienne, je suis tout à vous, tout à vous, tout à vous !
Quelle dommage que ce soit lui au lieu d'un autre !! Un autre plus riche que je pourrais épouser. J'aurais suivi Cassagnac au bout du monde, sans le sou, mais les autres doivent être riches.
A propos de Cassagnac, Multedo pour me fâcher, il ne me fâche pas du tout, dit que je suis navrée du mariage et que ma tante avait déjà fait un rêve, que nous l'avions fait toutes d'épouser le chef futur du parti, d'être le bras droit de l'Empereur, de planer sur la France... mais, ajoute-t-il, vous voyez Mademoiselle votre système n'a pas réussi. Vous l'avez traité comme les autres, raillé, découragé, enragé et lui il l'a pris pour de l'argent comptant et est allé se jeter dans les bras de Mademoiselle Acard. Vous avez été bien attrapée... Vous l'aviez fait pour mieux faire et il l'a pris à la lettre...
Si ce monstre disait vrai je... Qu'importe... c'est fini. J'ai manqué ma vie... A-t-il seulement lu mes lettres ? Oh ! pour sûr.
Multedo est bien gentil, j'ai peut-être eu tort d'oublier ma main dans la sienne au moment de nous séparer, c'était au salon, on causait autour de la table, j'étais à l'écart avec Multedo, il m'a baisé la main. Je lui devais bien cela et puis il m'aime et me respecte tant, pauvre homme. Je l'ai questionné comme une enfant, je voulais savoir comment cela lui était arrivé, depuis quand et tout enfin. Il paraît qu'il m'a de suite aimée, mais c'est un amour étrange, dit-il, amoureux avec [Mots noircis : :amoureux avec sympathie]. Les autres sont des femmes, vous êtes au-dessus de l'humanité, c'est un sentiment bizarre, je sais que vous me traitez comme un bouffon bossu, que vous n'avez pas de bonté, pas de cœur et pourtant je vous aime; on admire toujours un peu le cœur de la femme qu'on aime et moi... je n'ai pour ainsi dire pas de sympathie pour vous tout en vous adorant.
J'écoutais toujours car je vous le dis en vérité, les paroles d'amour valent tous les spectacles de la terre excepté ceux auxquels on va pour se montrer mais alors c'est encore une espèce de chant, de manifestation amoureuse, on vous regarde, on vous admire et vous vous épanouissez comme une fleur au soleil. Multedo est parti avec ma guitare sous le bras, il l'avait cassée.
Ah ! si j'avais pu savoir, si Dieu avait été bon... mais sans doute il fallait que cela fût ainsi pour quelque combinaison céleste.
Comme je l'aurais aimé...
Le fou ! Il aurait pu en recevant mes lettres me dire un mot; nous serions partis ensemble...
On me donne Multedo comme compensation !... je n'aimerai jamais Multedo... Il se consolera.
Quelle horreur ! Que cela doit être dégoûtant ! J'aimerais mieux n'importe quoi... que des pieds ! Ce qui me répugne chez Multedo et chez tous les autres ce sont les pieds ! Quand les pieds sont nets, quand les pieds n'ont pas de cors il n'y a rien de plus beau au monde que des pieds. Mais en revanche !... rien n'y fait, ni beauté, ni esprit, ni richesse ! Un pied... malade est le comble de l'horreur ! J'aimerais mieux toucher un serpent... mais comment savoir si les pieds sont ou ne sont pas affreux ? Impossible, c'est pour cela que j'ai de l'aversion pour tout le monde.
Et puis le nez de Multedo... ce nez paraissait si large quand il me baisait la main. Ces narines sensuelles... Ah ! par exemple il fallait voir comment ce monsieur a rougi lorsque le petit doigt de la bohémienne Picha s'appuyait sur le sien au moment où il lui donnait du feu de sa cigarette. Ces Bohémiennes sont-elles étranges, de vrais petits chevaux arabes, mais les pauvres petites s'ennuient, elles ne parlent que le russe. Elles sont habituées à ce qu'on les régale et se promènent dans le café attendant qu'on offre des glaces ou du champagne, mais les jeunes ne boivent pas. On les appelle, elles viennent gravement, acceptent et remercient comme des jeunes filles du monde mais sans sourire ni faire aucune exclamation.
Multedo est venu pour ma guitare, il n'y avait que moi; comme c'était pour une communication je l'ai reçu. Je ne sais comment je fais, mais il paraît que je le rends idiot. Il se plaint, lui qui veut m'épouser pour moi, qui ne veut pas faire comme les Français.