Journal de Marie Bashkirtseff

Je vais chez les Gavini où je rencontre la princesse, la mère du duc de Rivoli qu'on voit à Nice et partout, et la duchesse de Valence. Je suis très sage. Puis les Gavini, ma tante et moi à l'Exposition
Monsieur Gavini veut me marier avec Multedo. Je m'en fiche.
Ce soir l'Alexandrine de Mme Doubelt vient, elle est ici pour payer les dettes.
Je sais que Mme Doubelt m'aime beaucoup voilà pourquoi je lui écris la lettre que je vous engage à méditer :
[Mardi 2 juillet 1878] Chère Madame,
Vous avez été toujours si charmante pour moi que je n'hésite pas à venir vous demander un petit service qui ne vous coûtera que quelques bonnes paroles et qui me fera le plus grand et le plus sincère plaisir. Voici ce dont il s'agit.
Un de nos meilleurs amis, presqu'un frère pour moi, M. Paul de Cassagnac que vous connaissez au moins de nom, vient de se marier ces jours derniers avec une demoiselle fort distinguée. Et je voudrais pouvoir à l'occasion de ce mariage lui être agréable en quelque chose. Vous savez que dans son Journal qui est très lu à présent, ainsi qu'à l'Assemblée nationale M. de Cassagnac a toujours [Rayé: envers et contre tous] chaleureusement défendu le Gouvernement russe et notre Empereur, brutalement attaqués par les journaux républicains.
Vous vous souvenez sans doute aussi qu'à la suite d'une attaque par trop vive contre l'Empereur Alexandre, M. de Cassagnac a interpellé le Gouvernement à Versailles et [Rayé: et que dans une autre circonstance] qu'il a eu deux duels toujours pour des pamphlets à l'adresse de l'Empereur à la suite de quoi le prince Orloff et toute l'ambassade ont déposé des cartes chez M. de Cassagnac [Rayé: pour le remercier]. Eh bien, il s'est beaucoup distribué de croix à Paris et M. de Cassagnac a été oublié, victime sans doute de quelque intrigue car il est impossible d'expliquer autrement cet oubli sur une pareille injustice.
Si vous vouliez être bonne et gentille pour moi chère Madame vous pourriez dire quelques mots à qui de droit et une croix de Saint Stanislas au moins, viendrait réparer un [Rayé: un homme influentet réparer] oubli qui est presque une offense et récompenser un homme influent, qui l'apprécierait [Rayé: d'autant plus que la Russie ne prodigue pas ses croix comme certaine puissances exotiques bien autrement] d'autant plus que la Russie est presque le seul pays qui ne l'ait honoré et qu'après tout une croix russe est bien autrement agréable que le Lion et le Soleil du Shah de Perse que l'on a décoré dernièrement.
Mlle Alexandrine a été chez nous ce soir et nous l'avons chargée.. etc. etc. et." - Mille choses aimables que je lui dis pour finir.
Je voudrais lui envoyer Saint-Stanislas avec ma carte de visite. Dina assure que je ne suis qu'une bête de continuer à le prendre pour quelque chose de bien, qu'il prendra l'ordre, et ne sentira rien. Et que si je lui envoyais 20.000 fr. il les empocherait et ne prendrait même pas la peine de me remercier.
Je crois qu'elle a raison pour les 20.000 fr. mais je crois tout de même que la croix fera bien et que c'est un des bons moyens de lui donner des regrets qui payeront les miens.
Il est ici le Défunt, il écrit des articles raisonnables dans le "Pays". S'il avait été moins imbécile, si j'avais été moins folle... nous étonnerions à nous deux l'Europe et à présent... Il a sérieusement diminué à mes yeux, j'en suis heureuse mais tourmentée en pensant que quoiqu'il en soit à présent, ce serait superbe si cela était autrement...
[En travers: J'en suis fâchée autant pour lui que pour moi-même.]
Je relis la note du "Figaro" et je n'en crois pas mes yeux. Je ne réalise pas cette fin comme je ne réalisais pas la mort de Walitsky.
Nous revenons de l'Orangerie où chantent les Bohémiennes de Moscou.