Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai cru un instant que je ne m'y remettrais plus. Allons donc, j'ai fait mes huit heures et cela va rouler.
Ma tante et Etienne sont partis pour Nice pour affaires. Maman était à la gare. Yorke devait dîner chez nous, vers six heures je vais donc la prendre avec l'intention de faire un tour au Bois. Je me suis habillée simple comme un amour avec un chapeau capote, bébé, en paille d'Italie avec un nœud de batiste garni de plissé de dentelles, le voici de profil ! Au bas de l'escalier je rencontre Multedo qui vient nous faire une visite.
En fait de choses aimables je lui dis toujours en bas de l'escalier qu'en ne venant pas, il risque d'être totalement oublié. Il proteste je ne sais quoi et je réponds que c'est d'un mauvais cœur :
- Moi, je suis chagrinée quand qui que ce soit, même les plus détestables m'oublient.
Il me parle du soir du bal où j'étais si jolie. C'est vrai... que ne l'ai-je été... au fait on m'a beaucoup remarquée à ce bal...
Mais c'est attendant Mme Yorke, dans notre noble huit-ressorts gros bleu que je fais de l'effet.
Il y a des jours ou l'on se sent un certain pouvoir sur les masses... je n'attribue que peu a mon attirail, on voit maintenant tant de chapeaux abracadabrants ou cocasses que le mien n'est rien. Je ne porte que mes propres cheveux, et mon front est presque nu, il n'y a que quelques meches Empire tres modestes.
Il y a d'autres jours ou avec les mêmes habits, dans la même voiture je suis d'une humeur de charbon et personne ne me regardera.
Pourtant mon charbonnier, ma perle noire se marie...
Ah ! bah, Ci rivedrem signore !
C'est fatal, quoique nous fassions... pourvu que cela soit fatal... cela m'amuserait à la folie.
Quel diable d'homme; il vous a un chapeau, une tenue, une démarche dans la rue... il y a des gens qui disent qu'il a l'air d'un dresseur de chevaux qui fait claquer son fouet au milieu du cirque, d'un charretier, d'un bohémien, d'un être impossible et ces braves gens ajoutent qu'il fait des passions à chaque pas.
Heureusement il n'a pas l'air d'un Monsieur distingué... oui, heureusement. Le type du Monsieur distingué n'est pas rare à Paris. Mais ce malheureux vous a une figure qui ne ressemble à personne, pauve perle noire avalée par une huître.... Maman avait fait une mauvaise rime, en voici une meilleure..
Pauvre gros potelé
Tu crois en Mam'zelle Acard
Tenir un œuf à poulet.
Cela te donnera des canards !
Toréador... on dit qu'il en a un peu l'air. Enfin toutes ces jalousies des hommes distingués.
C'est justement l'amusant de la chose. Et créole, vous savez si un créole doublé d'un Français méridional est séduisant... Va pauvre bête, je parle en amateur, marie-toi, tu n'auras plus de duels et deviendras comme tout le monde, ce sont les paroles de Mme Gavini. Cruelle vérité.
Il arrive qu'une femme se donne à un homme qu'elle adore et qui ne l'aime pas et elle le sait. Est-ce par un désir vulgaire, par dépravation ? Je l'ai pensé et bien d'autres aussi : nous avons eu tort.
Suivez bien ce que je dirai là, ce sera très fort. La femme ne cède pas à un sentiment bas, mais elle fait le plus grand des sacrifices pour obtenir ces paroles tendres, ce regard indulgent, cette intimité et [Mots noircis : tremblant d'amour enfin, à défaut du vrai
qu'elle n'aurait jamais] obtenus autrement. De sorte que... la grande affaire elle-même n'est pas un but, mais n'est qu'un moyen pour se rapprocher de l'être aimé. Bien peu d'hommes le comprennent, il n'y en a pas qui le comprennent. Il ne voient qu'une passion brutale, un sentiment vulgaire et ils n'en verront jamais le côté héroïque, le côté... sublime. Ne riez pas, n'est-ce pas un acte héroïque que de s'avilir, se jeter dans la boue, se détruire moralement pour... n'importe quel grand sentiment ? Je parle des femmes pour lesquelles c'est se détruire moralement.