Madame Gavini a fait une visite à maman, j'étais sortie chez mes habilleurs avec ma tante et Dina et Marie.
Quel feu d'artifice mouillé hier !! N'y pensons plus, pour Dieu !
Maintenant on croît à la maison que je suis le chef du parti bonapartiste et que Cassagnac va me demander en mariage.
Demain je reprends mon travail, si négligé depuis samedi; j'ai des remords et demain tout rentrera dans l'ordre accoutumé. J'aurai assez du soir pour mes affaires.
Monsieur Rouher m'a étonnée en plusieurs choses. D'abord par sa verdeur, lui que je croyais grave, lent, décrépit, il sautait
de la voiture, offrait le bras, payait le fiacre, montait le perron en courant. Et puis par ses idées. La demi-instruction dit-il produit le sentiment de son droit et la négation absolue de toute autorité; il est impossible que tout le monde soit tout à fait instruit, à moins qu'on vienne au monde ainsi, ce qu'on n'a pas encore inventé. Ainsi il proclame les bienfaits de l'ignorance (tout en disant que c'est bien difficile à décider) et dit que les journaux sont du poison sur la voie publique.
Vous pensez bien si je l'ai examine et ecoute avec curiosite, le vice-Empereur. Mais je n'ai pas besoin ici de vous donner mes appréciations d'abord parce que je ne l'ai pas assez vu et ensuite parce que je n'y suis pas disposée ce soir. Il nous a raconté plusieurs choses curieuses et qu'il est à même de savoir parfaitement sur l'attentat de 67 contre notre Empereur et puis des choses de sa famille impériale et m'a demandé si nous connaissons le Prince Impérial. Non sans doute, mais... aujourd'hui même. Que c'est bête de raconter tout d'avance et d'ailleurs ce n'est pas du petit Badinguet qu'il s'agit. Vous pensez bien que j'ai été orthodoxe avec le maître des bonaparteux, je suis même étonnée de mes flatteries délicates et de mon tact. Gavini et le baron Larrey semblaient m'approuver tout à fait et M. Rouher lui-même était content, s'il ne l'avait pas été d'ailleurs il nous aurait plantées-là. Mais., quel feu d'artifice mouillé !!!
On a parle de votes, de lois, de brochures, de fideles, de traitres, devant moi; j'ecoutais oh ! je crois bien. C'etait comme une porte ouverte sur le paradis.
J'ai dit pourtant que les femmes ne devaient se mêler de rien ne pouvant faire que du mal et n'étant pas assez sérieuses pour n'être pas trop excessives ( ?)
Je regrette d'être femme et M. Rouher d'être homme, les femmes dit-il n'ont pas les ennuis et les tracas que nous avons.
- Voulez-vous me permettre de vous dire Monsieur que les unes et les autres en ont également. Seulement les ennuis des hommes leur rapportent des honneurs, de la sagesse, de la popularité, tandis que ceux des femmes ne leur rapportent rien.
- Vous croyez donc Mademoiselle que cela rapporte toujours toutes ces choses ?
- Je crois Monsieur que cela dépend des hommes.
Il ne faut pas penser que je l'aie abordé comme ça tout d'un coup. Je suis restée pendant dix minutes au moins assez perplexe car le vieux renard n'avait pas l'air d'être ravi de la présentation. Voulez-vous savoir une chose ? Je suis ravie.
Maintenant j'ai envie de vous raconter toutes les jolies
choses que j'ai dites... il ne faut pas; je vous dirai que j'ai fait tous mes efforts pour ne pas dire des choses banales et pour paraître pleine de bon sens. Comme ça vous vous vous imaginerez mieux que ce n'était...
Gavini disait que les bonapartistes étaient heureux d'avoir les sympathies des jolies femmes, en s'inclinant devant moi.
- Monsieur, lui répondis-je en m'adressant à M. Rouher, je ne donne pas mes sympathies à votre parti comme femme, je vous les donne comme honnête homme.