Journal de Marie Bashkirtseff

Si c'était une fois par hasard, mais c'est chaque fois la même chose.
Est-ce assez indélicat, assez dégoûtant, assez sale !
A six heures la petite Mme Lacon (Laiconn) arrive et m'enlève dîner au cabaret Ledoyen, puis au cirque qui m'a amusée.
Nous étions sept : Lady Lacon, ses deux fils, sa fille, sa belle-fille et M. Foster. La conversation était très anglaise entre les
messieurs et les dames, mais entre femmes on s'est dit des grivoiseries comme des Françaises. D'ailleurs ce sont des Anglaises apprivoisées.
Je ne crois pas que Fio ait fait un mariage d'amour, et ma foi j'aime encore mieux ces mariages-là en France ou à défaut de sentiments il y a une sorte d'élégance tandis qu'en Angleterre il n'y a que de l'honnêteté.
A la sortie j'ai parlé à M. de Morgan.
Vous savez mieux que personne si je me fais illusion sur la passion que j'inspire à Cassagnac. Mais c'est égal, il me ressemble, c'est-à-dire est accapareur, susceptible et comme ce chien qui est couché sur du foin qui n'en mange pas et ne veut pas que les chèvres en mangent.
Je vous garantis la scène suivante :
La scène se passe chez Popaul. Popaul et Blanc.
Blanc - Vous voyez souvent les dames Russes Paul ?
Paul - Non, pourquoi ?
Blanc - Rien, j'avais cru-
Paul - déjà intrigué [Mots noircis : prend un] journal
Blanc allume un cigare.
Blanc - [Mots noircis : Elles sont bien folles de vous. Vous leur avez donc dis que vous vous mariez Paul.]
Paul - en souriant. Ah ! Bah.
Blanc - elles racontent que vous vous mariez.
Paul piqué - Moi !
Blanc tranquillement - Tiens, j'ai cru que vous le leur aviez dit.
Paul avec impatience - Quelle absurdité.
On parle d'autre chose.
Blanc saisit un prétexte et d'un ton indifférent : Elles sont bien charmantes ces dames. Vous qui êtes amateur de pieds Paul--- Mlle Marie en a un je ne vous dis que ça (ici la perfidie se cache sous des fleurs) chaussé comme déchaussé.
Paul leve la tete, le nez et ses beaux yeux de terre-neuve qui ont garde une expression d'insouciance enfantine, et jette sur Blanc un regard ingénu mais gascon - Vous l'avez vu ?
Blanc à travers ses dents qui tiennent un cigare - Oui---
Paul avec un certain dégoût - Ah ! Puis il va prendre une brochure sur le bahut et déplace en passant le bouquet de violettes artificielles qui est sur le piano.
Blanc fume et le guette du coin de l'œil.
Paul tout en découpant les feuillets - Vous avez donc vu le pied nu de Mlle Marie, Blanc ?
Blanc, toujours à travers son cigare - Mon Dieu oui, plusieurs fois, d'ailleurs elle me l'a montré.
Vous voyez ça d'ici.
[En travers : Tout cela je l'ai inventé ]
Je pretendais etre folle avec mon frere, je le suis encore plus avec les autres, avec Blanc.
Mon extravagance devient de la licence et les folles équipées des procédés. Et par dessus le marché nous racontons qu'il se marie, ce dont il enrage.
Vous voyez ça d'ici.
J'ai commencé à peindre et suis toute troublée; en supposant que j'arrive à très bien peindre, de là à la célébrité telle qu'il la faut pour tenir lieu de tout il y a loin... j'avais envie de dire il n'y a qu'un pas.