Journal de Marie Bashkirtseff

J'arrive avant sept heures a l'atelier et vais dejeuner pour trois sous dans une cremerie avec les Suédoises. J'ai vu les ouvriers, les gamins en blouse venir prendre leur pauvre chocolat, le même que j'ai pris, moi.
Et puis comme il n'était pas l'heure nous nous sommes promenés dans le passage tandis que les élèves hommes s'y promenaient aussi en attendant la porte.
- Commencer la peinture par des natures mortes pour vous Mademoiselle, c'est comme si on ordonnait à un homme robuste de prendre de l'exercice en maniant cela (et Julian se mit à lever et à abaisser son porte-plume) ne faites pas encore la figure, d'accord; mais peignez des pieds, des morceaux du modèle enfin, il n'y a rien de mieux que cela.
Il a parfaitement raison, aussi vais-je peindre un pied.
J'ai déjeuné à l'atelier, on m'a apporté des choses de la maison, car j'ai calculé qu'en allant déjeuner à la maison je perdais tous les jours une heure, ce qui fait six heures par semaine , par conséquent un jour par semaine - quatre jours par mois = quarante-huit jours par an. Ma maison est si désagréable.
Quant aux soirées... je veux faire de la sculpture, j'en ai parlé à Julian qui en parlera ou en fera parler à Dubois de façon à l'intéresser.
Les miens ont rencontré à l'Exposition Miss Foster, mariée depuis trois mois à M. Lacon futur lord Lacon je crois . Berthe et son mari et Arthur Foster (celui du chien) ont été ici à six heures et je crois que nous allons souvent être ensemble pendans les dix jours qu'ils passeront ici.
Quand je ferai de la sculpture je crois que je serai assez tranquille, il n'y aura plus de temps pour se tourmenter l'esprit avec la politique... à propos savez-vous que je suis au courant de cette infernale politique et dire que cela ne sert à rien !
Je m'étais donné quatre ans, sept mois sont passés. Je crois que trois ans suffiront, il me reste donc encore deux ans et cinq mois. J'aurai de vingt-et-un à vingt-deux ans alors.
Julian dit que dans un an je peindrai très bien; ça se peut mais pas assez bien.
- Ce travail n'est pas naturel, dit-il en riant. Vous abandonnez le monde, la promenade tout enfin ! Il doit y avoir un but, une pensée cachés...
Il n'est pas méridional pour rien.
Il s'est présenté aujourd'hui à peu près le même cas que celui de ma rupture avec la Suisse, seulement c'est moi qui était Breslau et une vieille dame moi.
- Madame, lui dis-je tout haut, je suis dans mon droit et je pourrais garder cette place s'il était dans mes habitudes de chercher chicane aux honnêtes gens. Prenez cette place Madame, d'après les règles de la courtoisie elle est à vous. Je suis Dieu merci bien élevée et n'ai rien de commun avec certains (pardon pour l'expression) animaux qui ne savent pas se conduire.
Et comme elle ne voulait pas accepter la pauvre vieille dame, j'ajoutai.
- Prenez donc Madame, je vous la donne autant pour vous que pour me glorifier, je commets cette belle action Madame parce que je me respecte.
Voilà une vengeance, quoique à moitié blague.