Je me ferais bien communarde rien que pour faire sauter
toutes les maisons, les intérieurs de famille !..
On devrait l'aimer son intérieur et il n'y a rien de plus doux que de s'y reposer, d'y rêver aux autres choses qu'on a faites, aux personnes qu'on a vues... mais se reposer éternellement ! Ne rien voir que ce misérable sérail, Marie, Dina, maman, ma tante au milieu desquelles se promène, se traîne, la sultane favorite avec ses guzlas, ses trombones, ses diable sait quoi !
La journée de huit à six heures se passe tant bien que mal en travaillant, mais le soir ! !
Je vais sculpter le soir... pour ne pas penser que je suis jeune et que le temps passe, que je m'ennuie, que je me révolte, que c'est affreux !
Comme c'est drôle pourtant les gens qui n'ont pas de chance, ni en amour ni en affaires.
En amour c'était ma faute, je me montais la tête pour les uns, j'abandonnais d'autres... mais en affaires..........Si j'avais de
la chance nous aurions pu avoir un salon fort intéressant avec Paul de Cassagnac, mon indépendance, mon originalité; les femmes le mènent ? Mlle Acard, Mlle Acard le mène ! Une jeune fille française, une Mlle Acard, Claire ou Mathilde... Suzanne peut-être !
Si j'étais une autre je le mènerais et nous aurions un tas de chiens bonapartistes, et si cette autre avait mon esprit... (si vous saviez comme mon esprit m'assomme et m'énerve !) elle deviendrait un centre, une sorte de célébrité... Mais c'est moi... Je suis charmante, bien faite, spirituelle, instruite, mais... C'est moi et tout cela ne sert à rien.
Il est vrai que pour réaliser ce rêve il faudrait une autre situation, un autre train de maison... alors le gascon Cassagnac ferait tout autrement et ne serait pas fâché de présider un salon convenable, de jouer M. Thiers chez la princesse Troubetzkoy.
Est-ce cela, est-ce autre chose, qu'importe puisque le résultat est piteux et atroce.
J'irai maintenant pleurer et prier Dieu pour qu'il m'arrange cette affaire... C'est très original de converser avec le Bon Dieu mais ça ne le rend pas meilleur pour moi. Si Dieu devait faire tout ce qu'on lui demande !... Mais les autres ne savent pas demander... J 'ai la foi, moi, je supplie...
Je ne mérite sans doute pas.
Je crois que je mourrai bientôt.
Mme Yorke puis Franceschi et Goldsmid.
Francheschi, corse comme vous savez, converti au républicanisme depuis que son fils a été nommé préfet.
De onze à deux heures moins vingt minutes nous avons parlé politique avec les hommes. Avec nos femmes il ne faut pas y songer. C'est la première fois que j'ai parlé un peu haut mais avec de grandes précautions pour ne pas m'enferrer tout en me faisant la main.
Voilà une lettre de Jeanne.
' Halfweg 14 mai 1878 Ma chère Marie
J'étais bien contente de recevoir de tes nouvelles et surtout de savoir que tu ne m'avais pas encore oubliée, me voilà mariée depuis un an bientôt, et maman t'aura bien raconté(é) que j'attends avec bonheur un bon gros bébé qui doit arriver dans quelques semaines.
Vraiment Marie je serai bien contente lorsque tu m'écriras la nouvelle de ton mariage je ne saurais que de te le recommander, toujours, si tu trouves un bon et jeune mari et que vous vous aimez autant que mon Louis et moi. Il n'a que 24 ans moi 19 mais il a déjà beaucoup vu et fait; il est officier de marine et a été dans la guerre d'Atchine, mais comme je ne voulais pas de mari qui serait toujours sur la mer au lieu d'être près de moi, il est sorti de la marine et est maintenant économe. Nous demeurons dans un petit village situé entre Haarlem et Amsterdam; le train s'arrête heureusement ici, de sorte que je puis aller dans un quart d'heure dans une de ces deux villes, ce dont j'ai bien profité cet hiver.
Tu m'écris que tu t'occupes de peinture, et dans une lettre précédente tu me disais que l'étude de toutes sortes de langues prenait presque tout ton temps; mais ! tu veux donc devenir une savante ? et pourquoi ne vas-tu pas dans le monde ?! tu ne te trouves pourtant pas encore trop vieille ? Comment se portent ta maman et Dina ? Veux-tu leur dire beaucoup de bonnes choses de ma part ? Et Paul ? où est-il ? a t-ll toujours sa barbe ? Oh ! voilà que j'oublie de te remercier pour ton portrait, tu n'es pas du tout changée, et je suis bien contente d'avoir ta figure ici. Maman a encore de mes photographies, je lui en demanderai une pour te l'envoyer. Ma bonne Marie, reçois les amitiés de mon mari et les meilleurs baisers de ton amie.
Jeanne Suermondt