Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai peint ma première nature morte. Un vase en porcelaine bleue avec un bouquet de violettes et un petit livre rouge et usé à côté, sur une toile de 3. Comme cela je ne cesserai pas de dessiner et je m'habituerai aux couleurs en y consacrant deux ou trois heures le dimanche, chaque dimanche je ferai quelque chose d'autre.
J'ai reçu en peignant, Goldsmid, Mme de Mouzay et sa fille.
Il fait très chaud et je suis fatiguée. Eh bien l'année passée il faisait chaud et j'étais fatiguée aussi, à la même époque et je croyais que je m'ennuyais après Larderei; l'année d'avant Antonelli et l'année encore avant, encore quelque créature sur laquelle je faisais retomber les excès de température et l'abrutissement causé par la solitude.
Hier la nuit le monstre est venu frapper à la porte pour qu'on lui donne de l'argent. Ma mère s'est précipitée vers moi comme pour m'empêcher d'assassiner quelqu'un et je lui ai dit des sottises. Puis je suis rentrée dans mon petit salon où il faisait noir et, tombant à genoux j'ai juré devant Dieu de ne jamais plus rien répondre à cette femme, de ne rien lui reprocher et lorsqu'elle fera quelque bonté affreuse ou me mettra hors de moi, de me taire ou de m'en aller ! Les remontrances, les prières, les injures ne servent à rien qu'à amasser sur ma tête la colère du ciel.
Et puis elle est bien malade, un malheur est vite arrivé et je ne me consolerais jamais des torts que j'ai pu avoir envers elle.
Maman, Dina et Marie sont allées au Bois, et près du Grand Hôtel où elles vont toujours acheter les journaux russes pour grand-papa, elles se sont vus avec M. Marx vous vous souvenez celui de l'été passé à Wiesbaden, et avec Audiffret, le Surprenant. Ce dernier surprenant mais stupide Emile, vient de Nice et va à Londres. On le dit bien vieilli et enlaidi. C'est égal il n'en est pas moins la grisette de notre quartier latin de Nice dont on se rappellera toujours en souriant quoiqu'avec un certain dégoût.