Journal de Marie Bashkirtseff

Que dites-vous de moi et de Dina allant sans masque passer une soirée chez Paul de Cassagnac ? Mais que dites-vous de la façon dont nous l'avons passée cette soirée ? D'abord disons que Dina avait le costume d'homme paysan qui m'a servi à Nice et que moi j'étais dans ma blouse d'atelier. Vous comprenez nous y sommes allées pour avoir une vraie séance de magnétisme mais Dina n'ayant pas voulu servir de sujet pour ce soir, il n'y a eu qu'une séance de folie à laquelle je ne pense qu'avec une confusion mêlée de stupeur.
D'abord puisque c'est la Pâques russe on doit s'embrasser. Je vous prie de croire que notre hôte ne s'en est pas privé mais je me suis défendue de toutes mes forces et j'ai succombé, mais je ne l'ai pas embrassé ça je vous l'assure. Ecoutez j'ai très honte [Mots noircis: en pensant au] désespoir de maman si elle savait l'affaire. Dina a trouvé que j'ai manqué de dignité, moi aussi. Mais en revanche chaque bêtise était accompagnée de mots qui
donnaient un ton acceptable à tout.
[En travers : J'aurais pu l'arrêter d'un mot.
Succombée, c'est-à-dire je me suis laissée embrasser. Il y a des gens si dépravés qu'ils doivent penser les dernières horreurs d'après la façon dont je me suis exprimée.]
Ecoutez-moi, je vous jure devant Dieu, je vous jure sur l'Evangile, je vous donne ma parole d'honneur sacrée et si je ne dis pas vrai que les plus affreux malheurs m'écrasent je vous jure sur le salut de mon âme que Paul de Cassagnac, pour aujourd'hui du moins, n'est pas un homme pour moi.
C'est une chose si incroyable que j'ai cru avoir besoin de tous ces serments.
Et je vous jure encore, que moi qui ai toujours des pensées assez libres, je vous jure que j'avais à peine six ans lorsque Dina était sur le divan assise à la turque, que Cassagnac était par terre s'appuyant sur le divan et que moi j'étais également par terre, blottie auprès de lui, la tête sur sa poitrine et entourée de son bras.
[ 1880 Je n'ai jamais été si bien de ma vie.]
S'il en était entièrement quant à nos sentiments, il serait le dernier des hommes et moi une cabotine.
Je lui fais une déclaration fraternelle, il m'a répondu par une pareille et prenant un air grave qui contrastait diablement avec ce qui avait précédé et ce qui a suivi, il m'a juré solennellement qu'il m'adorait comme sa chère petite sœur.
Cette créature extraordinaire qui est en même temps un enfant de six ans et une femme de quarante, avait besoin de trouver de par le monde un monsieur comme moi, aussi extraordinaire et aussi toqué qu'elle, qui la comprend et qui prend les choses comme elles doivent être prises. Aussi je l'aime bien. Tenez je vous donne ma parole d'honneur que j'adore cette enfant et qu'elle n'aura jamais d'ami plus tendre et plus dévoué que moi.
Multedo m'a baisé la main et ce baiser, m'a troublée, Cassagnac m'a embrassée sur la figure et ces baisers m'ont rappelé ceux de maman. Expliquez cela comme vous voulez. Je suis sûre moi, qu'au fond c'est un très honnête homme et qu'il a eu les pensées les plus saintes; je crois aux fluides et une simple poignée de main détermine la sensation exactement en harmonie avec le sentiment qui l'accompagne.
Donc nous voilà Anges, chantons des cantiques et réjouissons-nous.
C'est égal je suis tout émerveillée mais si pendant un seul instant j'avais senti une intention sale je serais morte de honte, car il n'y aurait même pas le plus misérable amour pour excuse. Je suis même en quelque sorte contente, cette soirée m'a donné la mesure de... non, ce n'est pas cela.
Dina chante une autre chanson et assure que le mal n'en est pas moins grand et que le chemin par lequel on passe importe peu du moment où l'on y arrive. C'est même plus détestable, dit-elle, un prêtre qui met sa main sur son cœur en disant : ma sœur, ma sœur, pouvez-vous être en danger auprès d'un frère... et agit comme tout les autres hommes.
Mon Dieu oui, je vous l'ai dit, cet homme vous conduirait au bout du monde sans... que vous vous aperceviez de rien. Seulement là-dedans je compte absolument sur lui car il m'est impossible d'imaginer une dépravation qui serait odieuse avec de telles escortes de sentiments nobles et grands exprimés avec des mots plus grands encore.
Il n'en est pas moins vrai que l'on m'a embrassée sur la bouche, et cela dit-il, parce que je me suis trop défendue tandis que donner un baiser dans les circonstances semblables serait tout simple.
Je n'en suis pas moins dégoûtée et honteuse devant Dina qui ne croit plus à mon infaillibilité.
Et cela comme tout ce qui est irrévocable m'enrage, me met en colère, me désespère.
Assez, la chose est faite, ne [Mot noirci : regrettons] jamais ce qui est passé c'est [Mots noircis : c'est-à-dire regrettons] les joies perdues puisqu'il est impossible de ne pas le faire, mais ne regrettons pas les bêtises faites, il n'y a rien de plus inutile et de plus déplorablement stupide.
Let us make the best of it.
J'ai déjà commencé à en faire le mieux possible en me persuadant de l'innocence du monsieur. Nous étions deux femmes, si j'avais été seule... oh ! alors, mais Dina en a eu autant que moi.
Si vous saviez comme cela me paraît extraordinaire !!
Dina ne croît plus à ma hauteur qui s'élevait au milieu de la famille comme l'obélisque s'élève au milieu de la place de la Concorde. Je me jetterais au milieu des flammes pour sauver cette fille si elle était en danger mais d'un autre côté je serais contente si on pouvait la supprimer. Ce témoin de mon humiliation me gêne. C'est qu'elle ne croît pas à toutes les saintetés auxquelles je me soutiens... Dieu me garde d'en douter, mais si un jour j'arrivais à légitimer ses baisers comme on légitime les
enfants... je serais contente, et cela me le fait, presque désirer.
Ni saintetés ni horreurs mais tout bonnement plaisanteries. Je me console en pensant que j'avais beaucoup d'entrain et que dans les moments les plus critiques je conservais ma présence d'esprit tout à fait extraordinaire, ce qui faisait dire à l'Ogre que le malheureux qui m'aimerait serait bien à plaindre.
- Vous voyez cet amour de petite femme qui est faite comme une Vénus antique, qui est jolie, qui est spirituelle comme un démon,... car elle a tout pour inspirer les passions les plus sérieuses, eh bien je parie que si on lui faisait une déclaration d'amour... on lui parlerait là avec entrainement, a une passion, avec tout ce qu'on peut s'imaginer de mieux au monde, elle éclaterait de rire et répondrait par des railleries cruelles ou ferait des mots. Elle est incapable d'écouter sérieusement, oh ! je le crois absolument.
Et tu as raison peut-être.
Nous sommes rentrées à onze heures. Dina parlait de partir cinq minutes après notre arrivée. Mais lorsque nous sommes parties j'ai cru qu'il était une heure du matin. Les aiguilles de la lampe horloge auprès du secrétaire étaient enlevées.
Il est venu avec nous jusqu'à une maison de la nôtre.
Nous étions atroces tous les trois en fiacre.
Quoique je fasse je ne puis me persuader qu'il soit plus mal d'être embrassée par Paul de Cassagnac que par Anna Nordgren ou par Schaeppi. C'est insensé mais c'est ainsi quelque effort que je fasse depuis ce matin pour croire que c'est affreux.
Maman nous a demandé ce que nous avions fait.
- Blagué, ai-je répondu.
Si la pauvre femme pouvait soupçonner la moitié de ces blagues elle ne serait même pas fâchée, mais elle pleurerait toutes les larmes de son corps et resterait désespérée. C'est cette pensée surtout qui me chagrine.
C'est égal, Cassagnac en a rêvé sans doute, quant à moi je me suis couchée et endormie de suite, calme et contente de m'être bien amusée.
Et aujourd'hui c'est l'ouverture de l'Exposition, je vous garderais "Le Figaro" qui la décrira. Pour mon compte, j'ai passé deux heures affreuses dans une galerie commune pleine de toutes sortes de gens. Dina était presque en satin blanc, nos toilettes horriblement élégantes étaient affreusement déplacées, je me suis sauvée aussitôt qu'on a pu sortir, nous avons pris un fiacre. Je devrais savoir une fois pour toutes que ne pouvant aller avec les princes et les ambassadeurs, je devrais rester chez
moi sous peine de vieillir de deux années en deux heures.
Là, les choses d'hier vont être maintenant une source à commentaires. A moi cela ne fait rien, je sais ce que je sais et ce que je vous ai dit; mais si lui allait à cause de cela me respecter moins ? Ça c'est une pensée odieuse et si c'était vrai je ne m'en consolerais jamais. Oh ! je lui dirai, soyez tranquilles.
Savez-vous une chose ?! Et bien c'est, que quel que soit le changement survenu en lui il s'en est fait un grand en moi. Je ne le respecte plus et je n'admire plus sa délicatesse; il en a manqué, il s'est rapetissé, il s'est déverni. Il est encore beaucoup mais il est moins.
Et puis, j'avais bu du cidre et le grand homme s'en est versé dans le même verre, qui était unique, en me demandant si je lui permettais de boire après moi ? Grand homme, allons donc ! Cette exposition qui malgré les machinations bonapartistes a tenu parole, les enfonce dans le troisième dessous.
Oh ! j'ai honte devant Dina.