Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai été hier au concours hyppique avec maman et Goldsmid. M. de Morgan est venu causer avec nous et à quatre heures je suis rentrée pour une leçon de harpe.
J'ai eu la folle idée de laisser inviter des hommes à la messe de minuit de notre église. Goldsmid, de Morgan et d'Alt sont venus. J'ai été terriblement ennuyée de notre isolement.
A droite se tenait l'ambassadeur, le duc de Leuchtenberg et sa femme Mme Akenlieff. Le duc est fils de la grande duchesse Marie morte à Florence, et neveu de l'Empereur. Il a vécu très longtemps avec une femme mariée qu'il a épousée enfin mais le mariage n'a été reconnu qu'à la mort de la grande duchesse. Ce comte était à Rome lorsque j'y étais et l'on ne recevait pas Mme Akenlieff à l'ambassade. A présent elle joue parfaitement la grande duchesse, d'ailleurs c'est une femme encore belle et très majestueuse quoique très maigre. J'ai eu souvent occasion de les voir, eh bien le mari est toujours aux petits soins auprès de la femme, c'est admirable et tout à fait charmant.
Le prêtre qui nous connaît nous a fait envoyer une invitation de l'ambassade pour le souper de Pâques qui a lieu après la messe à deux heures après minuit dans la maison du prêtre qui étant tout près de l'église a été préférée pour ce soir-là. Nous avons donc eu la chance de nous asseoir à la même table que le grand duc, sa femme, l'ambassadeur et tout ce qu'il y a de mieux en fait de Russes à Paris.
J'étais triste et pas fâchée au fond parce que cela va me rejeter dans mes études avec une ardeur nouvelle.
Pourquoi le prince Orloff qui est veuf, ne tombe-til pas amoureux de moi et ne m'épouse-t-il pas ? Je serais ambassadrice à Paris, presque impératrice. M. Anitchkoff qui était ambassadeur à Téhéran a bien épousé une pauvre petite Persane par amour, étant âgée de plus de cinqante-cinq ans.
Je n'ai pas produit tout l'effet voulu, Laferrière était en retard et j'ai dû mettre une robe qui m'allait mal, j'ai dû improviser une chemistte, la robe était décolletée et il fallait changer cela. De la robe, dépendait mon humeur, ma tenue et l'expression de mon visage, tout.
Nous avions envoyé Goldsmid chez nous, pensant rentrer aussitôt, mais le souper avait duré assez longtemps et en entrant nous avons trouvé Goldsmid endormi sur le banc en face de notre porte. Il était quatre heures du matin. Le malheureux s'en est donc allé sans souper ayant souffert deux heures
d'église et une heure d'attente. Il se souviendra de notre jour de Pâques.
Et aujourd'hui à trois heures Anna Nordgren est venue me prendre pour aller à l'église suédoise. Anna Nordgren est la plus forte, très artiste et pas belle, vingt-neuf ans. Là nous retrouvons d'autres camarades et allons (je suis en noir) à l'hôtel Drouot. Mme Boje n'était pas à l'église.
Je suis toute fatiguée.
Je n'ai jamais été au bal.
Méditez-cela et établissez des considérations et des rapports et des conséquences.
Je dirai comme Cassagnac qui a dit que la croix qu'il a eue à vingt-cinq ans lui a fait un plaisir énorme, à présent il l'aurait trouvé tout simple et plus tard il aurait presque craché dessus.
Madame ma mère se plaint (je viens d'écouter ce que se disent dans la salle à manger, elle, Dina et Marie (la tante) ) que j'ai tout abandonné, que je mets des choses qui ne me vont pas, que ma figure a vieilli. Ce sont des blagues. D'ailleurs tout ce qu'elle dit ressemble à ceci : "Comment pourrait-elle aller au bal, elle s'est réduite à ne plus avoir une seule paire de gants propres".
Ce charmant parti-pris est tout à fait écœurant surtout lorsqu'on en est tracassé depuis sa naissance.
Pourrais-je réussir dans la peinture ? Je m'y suis jetée par désespoir.
J'ai envie de ne pas voir Cassagnac mardi. Il a donné tant de contre-ordres, et a si peu profité des occasions de me voir que j'ai envie d'agir comme lui, d'autant plus que je n'ai plus du tout peur de lui. Il a tâché de savoir si j'ai été à l'Opéra et a dit qu'il avait été chaque fois empêché d'y aller. Quant à la lettre anonyme qui m'avait fait rougir, il paraît qu'elle me visait, et qu'on voulait l'édifier sur mon compte.
J'ai idée qu'il va contre-mander mardi, dans ce cas je lui écrirais un petit mot lui disant qu'il m'est impossible de... Et coetera, ce petit mot aura l'air d'être parti avant la réception du sien. Attendons un peu.