Journal de Marie Bashkirtseff

Il y a à peine quatre jours que j'ai écrit à Marcuard, voici sa réponse.
^2^ Florence
[Dimanche 24 Mars 1878]
Mais c'est affreux, ce malheur qui vous est arrivé et croyez que je déplore avec vous la perte du jeune Pincio, d'autant plus que bien certainement vous ne le retrouverez que sous forme de gibelotte ou de manchon.
Ce n'est cependant pas un malheur irréparable. Pincio pour sa race, n'était que de très moyenne beauté, et son caractère laissait parfois à désirer, consolez-vous donc et remplacez-le par l'orignal de l'en-tête de vos lettres, voilà un joli pug I L'Italie est triste, il y a eu un retour de froid très sensible et le temps superbe que nous avions s'est gâté complètement. Les théâtres et réceptions n'existent pas, le Skating est complètement tombé et je n'ai que le Club(b), et d'interminables parties de billard et de bé[s]igue pour passer le temps. Pas la moindre petite cour de salon-
Alexandre a gagné le premier le prix des gentlemen-riders à Rome et doit revenir dans quelques jours. Melissano est encore ici, il a quelque succès auprès des jeunes dames entre 35 et 60 ans.
On parle d'un projet de mariage pour Alexandre, mais selon moi, il y a peu d'empressement de la part de la jeune personne, qui n'est pas jolie, mais suffisamment riche pour tirer notre jeune ami de la position passablement emba[r]rassée dans laquelle il se trouve. J'ai acheté l'autre jour trois tableaux de premier ordre... et je regrette
^2^ Ibid, p. 229-230
vivement ne pouvoir vous les soumettre quoique ce ne soit, je crois pas précisément votre genre, un Ruysdael, marine et un paysage de Hockaert ou de Snyders, représentant une forêt, avec des figures, des cavaliers, des chiens, c'est d'une finesse et d'une exécution parfaite.
Je me suis positivement ruiné pour les avoir, ayant aussi mes caprices à certaines heures. Mon séjour se prolongera encore d'un mois, puis je passerai par Berne, et aurai-je peut-être le plaisir de vous voir en Mai à Paris. Y serez-vous encore ? Je suppose que l'exposition vous y retiendra ? Je suis fâché que vous ne vous soyez [pas] décidée à venir en Italie, mais je comprends que vous ayez eu de la peine de vous séparer de Paris et de vos études.
Donnez-moi de vos nouvelles et présentez mes respectueuses salutations à toute votre famille.
Votre très dévoué serviteur
F. de Marcuard
Je lui écris ce soir lui annonçant notre arrivée. Je dois lui télégraphier le jour exact.
J'espère que ce trois fois misérable Cassagnac est embêté de recevoir des lettres presque tous les jours, pourtant celle d'hier sera la dernière pendant longtemps.
Ce pauvre Marcuard, quel joli poisson d'avril cela va lui faire. Mais voici quelques lignes du "Pays", non signés, mais il n'y a que Popaul pour écrire de pareilles choses. Vous les trouverez dans l'enveloppe de Marcuard.
' La Chambre des députés est d'une générosité sans précédents, excepté toutefois quand il s'agit de quelques milliers de francs pour faire vivre aux Invalides les mutilés de nos champs de bataille ou de rétribuer les aumôniers de la marine. Sous ce rapport elle intraitable et il y a gros à parier qu'elle n'acceptera pas le rétablissement des crédits votés par le Sénat à ce sujet. Mais les 4 milliards de M. de Freycinet, l'ami de M. Gambetta, soyez certain qu'on se les procurera coûte que coûte. On veut faire grand. Les souvenirs de l'Empire empêchent nos républicains de dormir. Ils feignent de l'accabler de leur mépris mais ils l'imitent.
Il ne paraît pas, malheureusement, qu'ils soient parvenus jusqu'ici à provoquer la reprise des affaires. C'est en vain qu'ils ont organisé l'Exposition; c'est en vain qu'ils font entrevoir une activité sans exemple donnée aux travaux publics. C'est en vain qu'ils ont fait prisonnier le Maréchal, dompté l'opposition conservatrice du Sénat. C'est en vain que tout leur sourit, les Chambres, les ministres, les électeurs et même M. de Bismarck (?) qui leur envoie ses meilleurs tableaux pour le palais du Trocadéro. Les affaires ne reprennent pas.
Le shah de Perse reviendra à Paris; les chefs arabes organiseront des fêtes originales, pour faire suite à l'excursion des étudiants espagnoles, et néanmoins les transactions sont dans le marasme. Les grèves ont reparu.
iid, p. 230-231