Journal de Marie Bashkirtseff

Je suis allée à la Madeleine avec Marie, la femme à Etienne. C'est toujours aumusant la messe basse de une heure. Je n'étais pas en blanc, bien entendu, j'avais mon long paletot en loutre au dessous duquel on voyait à peine une jupe marron. Un chapeau de feutre gris à plumes Louis XIII, charmant et parfaitement distingué.
Don Carlos qui était placé devant nous, séparé par cinq ou six rangées de chaises m'a beaucoup regardée en sortant. Est-ce qu'il reconnaîtrait la bouche, ou bien est-ce que j'étais bien arrangée.
Je n'ai vu personne d'autre, il y avait beaucoup de monde sous les colonnes et je ne pouvais trop avoir l'air de chercher. D'ailleurs... je suis impatiente, je voudrais être à samedi pour voir M. Multedo, parce qu'il me semble qu'on pourrait en faire quelque chose.
Je n'ai rien pu faire toute la journée, c'est honteux; on pourrait lire, étudier mes cinquante instruments, un tas de choses enfin, mais je n'étais disposée à rien qu'à préparer des mystifications pour jeudi.
Ordre du jour
Il y a comme vous savez quelque gêne entre Cassagnac et moi, ce qui m'ennuie beaucoup. Le seul moyen d'arranger les choses et de me tranquilliser, c'est de le laisser tout à fait tranquille et d'intriguer jeudi qui je veux excepté lui, à moins qu'il n'arrive quelque chose d'extraordinairement propice à quelque bêtise. Mais je vous préviens que si je continue à m'en occuper en ce moment, il n'y aura que les plus détestables tripotages du monde.
Donc il faut me jurer sous les peines les plus sévères de ne pas en faire mon but jeudi.
Je le jure et si quelque occasion extraordinaire ne se
présente, je jure même de ne pas lui parler.
Ou il me reconnaît ou il ne me reconnaît pas. S'il me reconnaît c'est épouvantable, s'il ne me reconnaît pas j'aurai passé quelques instants agréables mais qui ne mènent absolument à rien, donc c'est inutile de lui parler.
Si cette misérable Anglaise, cette triple canaille n'avait commis cette infamie du masque je me serais bien amusée. C'est peu de l'étrangler. Mais non, il ne faut rien lui faire puisque cela ne changerait rien, mais si cela pouvait changer quelque chose je lui ferais les plus grandes misères.
Pourquoi ai-je fait ce serment ? C'est accorder trop d'importance... Voici le fait. Il m'a semblé, ou il en est vraiment ainsi, que Paul de Cassagnac ne donne pas la réplique avec tout l'entrain voulu. C'est donc par une sorte de honte que je me retire pour ne pas m'enferrer par trop.
[En travers : Il est tout simplement embêté qu'on lui mette si sottement sur le dos Mme de Fayet. Et cette diable d'excursion avec Blanc était bête aussi. C'était la troisième invasion. Ces misérables Boyd sont des misérables.
Puisque quand ce n'est pas moi, les autres gâtent pour moi, atténuons au moins le mal.
Et rassurons-nous en le laissant tranquille.]
En réalité il n'y a rien du tout.
Il n'est jamais venu plus souvent que tous les quinze jours ou même tous les mois. Pour qu'il en fut autrement, il faudrait tout autre chose.
Mais ma famille est si détestable sous ce rapport qu'on ne pouvait plus faire un pas sans le nom de Cassagnac, on affectait d'en parler comme d'un familier, comme Blanc, tout comme si cet homme ne devait avoir d'existence en dehors de nous. Je ne puis vous dire combien cela peut vous mettre dans des situations odieusement fausses. Je ne puis vous dire jusqu'à quel point c'est écœurant.
Mais baste, puisque ce ne peut-être autrement. Laissons cela et faisons ce que nous pouvons. N'importe la cause à présent, puisqu'il me semble que j'ai ennuyé Cassagnac, faisons ce que nous pouvons pour nous ôter cette triste conviction, c'est-à-dire la seule chose qui soit à faire : Le laisser tranquille et se rassurer soi-même par ce moyen simple et inoffensif.
C'est admirablement parlé. Je m'en tiens à cela et j'en reste là. Amen.
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