Journal de Marie Bashkirtseff

Le comte Multedo, conseiller général, M. Philippini également conseiller général et M. Goldsmid ont laissé leurs cartes.
Monsieur Multedo m'a fait une bonne impression parce que nous avons parlé italien.
Pour le reste, ah ! par exemple je crois que c'est trop drôle vraiment. Vous ne sauriez vous imaginer une femme plus partagée entre la crainte et le désir de voir Paul de Cassagnac.
Vous comprendrez tout à l'heure comment cette crainte non motivée et absurde peut se changer en panique superstitieuse. Madame ma mère a dit à table, on venait de prononcer le nom de Cassagnac, qu'elle détestait ma femme de chambre parce que dès que cette fille faisait connaissance des domestiques de n'importe qui, les relations les plus simples devenaient tendues et désagréables.
Dites que c'est idiot, que c'est une pose, que c'est insensé, mais je vous jure que cette tirade épouvantable a fini de me remplir de peur, mais d'une peur... désespérée.
Non, j'espère que cela ne sera rien, lorsque ce même terrible député devait venir dîner au n° 71, j'avais aussi peur et cela s'est passé.
Oui, mais il n'y avait pas nos trois visites, je puis dire mes trois visites. Ah ! Berthe, Ah ! ma fille chérie. Avant je m'en prenais à moi et je m'accablais de reproches, d'injures, je ne pouvais oublier ce que j'avais fait... Cette fois ce n'est pas moi, mais c'est quelqu'un, peu importe qui, Berthe, quand je raisonne je ne veux pas de vengeance parce que quelle qu'elle puisse être elle n'effacera pas ce qui s'est passé, mais quand je ne raisonne pas... il peut arriver que dans un moment de colère folle je fasse
une bêtise...
Miséricorde du ciel, faites que je n'aie plus cette peur d'être bête en face de Cassagnac.
[En travers : 1880. Et que je pense a Cassagnac]