Journal de Marie Bashkirtseff

Savez-vous bien qu'il y a cinq mois que je dessine.
Etienne veut que je fasse son portrait. Je le fais l'après-midi et par conséquent ne vais à l'atelier que le matin et le soir. Et déjà il me semble que je ne travaille plus. Il pose mal, je crains toujours de l'ennuyer, cela m'énerve. Depuis que je sais quelque chose je vois bien que je ne sais pas peindre.
Je suis allée chez Alexis pour retrouver Pincio, et Alexis n'a pas voulu disant qu'il ne s'occupait plus que de maladies. Je lui ai montré des cheveux de Breslau et il m'a décrit si bien sa maladie que l'on est vraiment forcé de croire.
Je suis chagrinée. Pincio n'avait rien de ces détestables chiens de femmes, c'était par dessus tout un chien original... Walitsky est mort, Pincio est perdu... et moi je suis ennuyée et triste. Quelque conviction que j'aie de pouvoir recommencer à vingt-et-un ans, je suis furieuse au fond, d'être enterrée et de voir passer mes plus belles années comme en une tombe.
Berthe, Yorke et Dina sont au théâtre, les autres aussi. Alexandre et moi causons politique jusqu'à onze heures.
Pauvre Pincio, quand on pense ce qu'il est peut-être devenu.
Cet homme dont je ne veux pas dire le nom de peur de me salir a dit devant grand-papa et devant Alexandre que "Marie est fâchée contre moi". Ce à quoi Alexandre lui a répondu qu'il se faisait illusion, que le temps où l'on se fâchait contre lui était
passé et que Marie se défendait puisqu'il n'y a personne pour la défendre. Il y a deux jours je crois il y eut une scène de gens qui venaient réclamer des dettes de cet homme, Alexandre qui est un Hercule au moral et au physique, ne pouvait en revenir, il est rentré dans la salle à manger tout tremblant d'indignation et ne pouvait que dire : pauvres gens ! vous souffrez tout cela ! Les plus misérables paysans sont maîtres et respectés chez eux ! Je ne me faisais jamais idée de pareils scandales chez vous !
J'étais contente que cet homme à la vie régulière vint apporter des paroles saines et un jugement raisonnable. A force de toutes ces misères je ne savais plus au juste si j'avais raison de me révolter.
Ces horreurs me fatiguent, m'accablent et je rage encore plus d'humiliation en devant subir toutes ces impressions qui me viennent d'autrui, qui bouleversent mon intelligence, qui ternissent mon extérieur !
Et je n'y puis rien. Je m'isole, j'étudie mais je suis en colère à l'idée que je suis forcée de le faire et je rage parce que tout cela m'atteint et me chagrine.