Journal de Marie Bashkirtseff

Dans ce misérable atelier on dit que j'épouse Cassagnac. Voilà ! Il ne manquait plus que ça ! Pour le séparer de nous.
Il est neuf heures du soir, j'ai cessé de jouer de la harpe pour écrire quelque chose de Florence où j'ai laissé ma famille et surtout ma mère chérie, ma mère si charmante, si bonne, si gentille, si... chérie. C'est une douce folie, c'est même bête mais je l'écris comme je le sens et tout en écrivant, mère chérie - je m'attendris vraiment.
J'ai oublié Alexandre mais ma mère et ma famille je ne les oublierai jamais.
[MANQUE DE LA PAGE 63 A 68 (signalé par la BN au début du cahier)]
ambassade chez elle. Alors il y aurait raison de venir et on pourrait me trouver amusante, sans que j'aie l'air d'une aventurière. Je ne dis pas qu'il viendrait pour cela, mais cela ferait meilleur effet, et j'y gagnerais et ce serait plus naturel et plus... respectable. Comme je ne suis pas du bois dont il pourrait faire une maîtresse toutes ces considérations sont très importantes. Sans s'en rendre compte on se laisse influencer par tout ce qui me manque. Si la jeune princesse Troubetskoy était extravagante comme moi on la trouverait incomparable et elle ne risquerait pas ce que je risque moi. Si je disais cela à n'importe qui, à Cassagnac même, il me répondrait : Quelle folie, ma petite amie, comme vous me connaissez peu. - il le penserait même mais il sentirait qu'il y a quelque chose de vrai et de malheureusement extrêmement juste dans mes paroles.
S'il n'y avait personne ce ne serait rien, mais que vient-il faire au milieu de M. d'Abzac ou de Mme de Fayet, ou de M. de Beaurepaire ? Avez-vous vu Cassagnac chez Mme Unetelle. Elle reçoit beaucoup ? Du tout. A qui donc fait-il la cour ? Eh vlan !
Ça doit le gêner lui-même, comme cela me gêne moi.
Blanc c'est tout autre chose.
Ce que j'en dis c'est pour vous prouver... personne ne conteste rien ! Ma famille seule. C'est elle qui m'a habituée à me croire obligée de prouver et de plaider des choses que l'on ne
conteste pas.
Je suis loin de croire que si j'étais dans une situation plus brillante, on se flanquerait à deux genoux et me ferait des déclarations d'amour. Je parle au point de vue de relations simples ou d'amitié, quoique même l'amour soit sujet à s'influencer de tout cela.
Est-ce que j'ai été amoureuse d'Alexandre ?
Oui, en quittant Naples, au premier voyage, à la gare. Ce moment là me paraît à présent, tel qu'il y a deux ans.
J'ai besoin d'aller en Italie et si Mme Yorke et Berthe voulaient venir ce serait tout ce que je m'imagine de plus charmant au monde.
Aller à Florence, avoir une lettre pour quelqu'un là-bas, et rencontrer ma famille. Voilà une de ces satisfactions faciles et qui m'est impossible.
II!!!!!!
Blanc est venu avant dîner. Je lui parle de la femme suédoise qui porte des bottines à dix-huit francs cinquante la paire.
Quant à Paul de Cassagnac il n'est pas venu et je ne l'inviterai pas vous pouvez en être sûrs, et cela parce que je n'en ai pas besoin. Je vous ai expliqué la chose.
J'irai... à l'atelier et je prouverai qu'on arrive quand on le veut bien et quand on est désespéré, acharné, meurtri et furieux comme moi.
Ah la route est longue, on s'impatiente, c'est naturel; oui, je m'impatiente, mais... à vingt-et-un ans je ne serai pas trop vieille pour recommencer à me montrer et à vingt-et-un ans je verrai déjà si mes espérances sont fondées.
Vous comprenez... c'est impossible. Je suis trop remarquée pour qu'on me laisse tranquille et pour que je puisse vivre en dehors de la société, (en me montrant) sans qu'il y ait je ne sais quelle ombre sur ma robe blanche.
0 désespoir, o rage! Aller à Florence et aller au théâtre et aux Cachines. Fi ! Le seul refuge, la seule vie possible c'est l'atelier.
Ces derniers quatre mois j'a été tranquille.