Journal de Marie Bashkirtseff

Il est cinq heures du soir, M. Franceschi un chanteur qui se traîne dans tous les salons, Yorke, Berthe et de Daillens ont été ici.
Hier nous avons dîné chez les Boyd. J'avais la même toilette que dimanche passé dans le cas où Popaul viendait le soir.
Madame Boyd et toutes ses filles ont l'air de m'admirer énormément, et maman admire Berthe.
A dix heures nous rentrons et peu de temps après viennent d'Abzac et d'Alt et de Daillens. A une heure il n'y a plus personne, à deux heures il y a de nouveau de Daillens, nous nous mettons en état et courons au bal de l'Opéra. Ah ! ha ! Nous sommes très élégantes et impénétrables. Il était près de trois heures quand nous sommes arrivées.
Cassagnac n'y était pas, vous voyez que j'ai bien fait ce que j'ai fait. Cette absence me sert, je le demande à tout le monde et fais semblant d'être venue exprès pour le voir ne l'ayant jamais vu. On me présente un faux Cassagnac que je fais semblant de gober pendant dix minutes, un fier imbécile, mais respectueux et obéissant comme je n'ai jamais vu. Il faut le dire en passant que si c'est toujours ainsi à l'Opéra, c'est vraiment trop convenable. Moi j'en suis ravie mais celles qui y vont pour cela seraient joliment attrapées. On est plus en sûreté que sur le boulevard. Beaucoup d'hommes nous ont suivies et d'autant plus que nous ne disions rien ayant l'air de chercher quelqu'un.
Je me suis amusée. On me disait vous et Madame à la moindre velléité de me prendre la main je disais :
- Prenez garde, si vous mettez les mains en jeu on croira que vous êtes excessivement bête, les mauvaises manières sont la ressource des imbéciles.
Je demandais sur tous les tons et à tout le monde Cassagnac, mon imbécile me mène dans sa loge où je reprends ma rose que nous avions laissée là au commencement de la nuit lorsqu'il y avait dans cette loge la femme Hongroise, une autre femme et deux hommes. Sa beauté était salement mise en soie noire râpée, et couchée sur le devant de la loge, les pieds sur une chaise.
Je l'ai reconnue de suite à un mouvement particulier du cou que je n'ai vu qu'une fois mais que j'ai bien remarqué.
Je lui ai dit en suédois que sa robe était très bien. Mme de Daillens ajouta en français qu'elle, la femme, était bien malade et ferait bien d'aller se coucher.
Les mouvements du cou redoublent mais elle ne dit rien, et reste dans la même pose abandonnée, peut-être était-elle endormie par Popaul.
J'ai parlé sérieusement politique avec des républicains après quoi mon imbécile disant à ses amis de prendre garde: vous ne casserez pas de sucre sur la tête de Cassagnac devant celle-là. J'assurais que j'étais russe, on ne voulait pas me croire.
- T'es un homme comme il faut n'est-ce pas ? disais-je à mon cavalier.
- Oui Madame.
- Et moi, j'suis [sic} pas une femme de chambre.
- Oh ! Madame !
- Es-tu capable de te bien tenir ?
- Avec une femme de votre esprit Madame !
- Tu es bête, viens.
C'est à la suite de ce dialogue que le bras du faux Cassagnac me fut entièrement acquis.