Journal de Marie Bashkirtseff

Paul de Cassagnac devait dîner, il s'était excusé de venir tard mais vers huit heures nous recevons une seconde lettre dans laquelle il dit que sa sœur étant accouchée, il accompagne sa mère qui part de suite, son père devait l'accompagner mais étant empêché c'est lui.
J'étais habillée d'une façon originale et charmante, j'étais coiffée aussi bien que possible.
C'est dommage. Berthe était déjà là et comme nous avions commencé à rire avant la lettre, nous avons continué après, peut-être même trop pour masquer notre dépit devant Blanc. Et tout d'abord je me mis à crier tout haut en termes excessifs ce que je pensais tout bas en termes beaucoup moins violents. C'est Blanc qui reçoit tout; je l'ai prévenu d'ailleurs qu'étant trois femmes désappointées nous serions violentes et en même temps avions peur qu'il ne fût violent avec nous comme avec la femme hongroise. Cette chanson avec des variations infinies se chante jusqu'à minuit.
Si Popaul avait été là je ne serais pas plus folle.
A la suite d'une bêtise j'ai refusé de parler et comme pendant le dîner cela m'agaçait beaucoup je suis allée chercher ma mandoline et j'ai joué jusqu'au dessert
"Le père et la mère Badinguet" "a deux sous tout le paquet" et puis
Ah ! qu'il est bien, qu'il [est] donc magnifique.
Ah ! qu'il est bien mon superbe Nubien".
J'en pleurais moi-même.
Le tableau d'ailleurs était assez joli, Dina, Berthe et moi, surtout moi, étions presque costumées, des fruits, une mandoline, des folies.
J'écris une lettre à Coulommiers (Seine & Marne) :
Les familles Bashkirtseff, Romanoff, Babanine, Boyd, Blanc, etc. etc. sont enchantées d'apprendre que les loisirs politiques de Popaul lui permettent d'embrasser une profession peut-être plus utile à la France que celle de député.
Alléluia.
[En travers : Blanc n'a pas envoyé cette lettre.]
Et puis tout d'un coup prise de poésie je me mis à jouer du piano, à chanter en m'accompagnant avec la harpe et puis à pincer de la guitaire et à racler de la mandoline.
Je suis ou ennuyeuse ou folle. Cette surprenante gaieté m'a sauvée du désagréable arrière-goût que laisse un désappointement dans le genre de ce soir.
Je déteste aussi, tant, que mes mères se mêlent de mes affaires et invitent mes amis. Je déteste tant, tant, tant, cela !