Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai été voir les Mouzay et jouer Popaul. La femme hongroise se nomme Mme Boje. Elle est mariée à M. Boje, ancien chambellan du roi de Suède. Pas de revenus connus, pas mal d'argent. On étudie le chant et on paye quarante francs par leçon, on a essayé de recevoir mais depuis quelque temps toutes les Suédoises vertueuses n'y vont pas. Pas trop d'esprit, plaisanteries vul-gaires. Vingt-cinq ans, en paraît trente. Peau blanche donnant dans le jaune et parcheminée, pas du vieux parchemin, du parchemin neuf. J'en saurai d'autres par mes Suédoises de l'atelier.
Cassagnac a pris la lettre de ma tante pour celle de Dina et lui répond en conséquence, il dit que dînant demain chez la reine d'Espagne il lui est impossible de venir. C'est son illustre valet de chambre qui porte ses lettres, si la femme hongroise a des intelligences dans la maison du misérable bonapartiste, elle doit trouver drôle que l'on vienne si souvent ici.
Bien ! Je comptais sur samedi. Je suis désappointée, [ligne cancellée]
[Vendredi 1^er^ février 1878] "Dites-donc, homme extraordinaire, pour [celle de] qui avez-vous pris la lettre de ma tante ? Il paraît que vous êtes habitué à écrire aux demoiselles ! Pour nous dédommager de votre double refus venez au moins le soir jeter un rayon de clarté sur ces pauvres demoiselles qui se mettent à vos pieds.
Vous seriez l'homme le plus charmant de la terre si vous vouliez écrire et adresser chez nous samedi ces simples mots, à Blanc.
Blanc I ne sois pas violent avec la femme hongroise !
Si vous ne venez samedi, venez dîner dimanche, sans vous les demoiselles ne mangeront rien."
Tout de même pendant une minute ou deux j'ai été comme contrariée.
Il ne faut pas s'habituer comme cela à voir les gens... car il paraît que j'ai l'habitude (?) de voir Cassagnac.
Je suis un peu désorientée, je ne sais comment dire depuis que, comme vous savez, je tâche de ne pas dire plus qu'il faut et de donner aux mots et aux choses leur juste valeur.
Cette Berthe qui s'est démasquée ! Quelle méchante folle.
Comment voulez-vous chercher les plans et modeler quand on pense à la femme hongroise.
Non, écoutez-moi sérieusement; tout ce que l'on veut, mais !... que le travail ne soit pas dérangé. Depuis deux semaines ma conscience n'est pas nette, c'est mal parce que cela me tourmente.
Mon Dieu pourvu qu'il ne m'arrive aucune... distraction. Ce serait si bête et si ennuyeux, si ennuyeux. Cette distraction ne pourra arriver que si mon grand frère me brusque, c'est bizarre mais c'est ainsi. Et s'il ne me brusque pas ce sera peut-être pis; je m'y habituerai. Non, n'ayez pas peur, jamais autre chose que : un peu plus qu'un frère un peu moins qu'un... amoureux.
Et puis qu'ai-je donc à faire avec ce demi-dieu sur le retour, avec cet homme des femmes mariées. Attendons au moins le mariage. Non, pas cela.