Journal de Marie Bashkirtseff

Le prince de Bourbon m'a apporté à voir sa peinture.
Heureusement il y a l'atelier. Avec l'atelier je n'ai peur de rien.
Ce soir Blanc dîne chez nous. Je suis très jolie, plus que jamais, mise à ravir parce que ce soir nous allons à une soirée anglaise avec Mme Yorke et Berthe. Je crois que ces dames sont intéressées autrement que par la danse, il y avait deux cavaliers, Berthe est un peu amoureuse. Ça ne me regarde pas et ça m'ennuie.
Mais disons d'abord que nous sommes allées prendre à la poste de la rue du Luxembourg la lettre suivante : adressée 1,2,3,4,5.
— Mes chères cinq femmes, il y a en effet une lettre pour vous à
la Madeleine, vous fixez votre rendez-vous mystérieux à demain mercredi. C'est entendu. Je n'ai pas besoin de vous répéter que vous êtes sous la sauvegarde de ma parole de gentilhomme.
Je renverrai tous mes gens et vous ouvrirai moi-même.
Votre respectueux.
Paul.
Comme on voit qu'il a reconnu cette fois.
Maintenant voici la lettre que nous lui avons expédiée aujourd'hui de la même écriture que les deux précédentes et par conséquent différente de la dernière, de celle aux 1,2,3,4,5.
— Vous êtes plus modeste, est-ce à dire que vous avez peur ou tout au moins éprouvez quelque inquiétude?
Merci pour les honnêtes suppositions, malgré Nini et Popaul, ainsi soyez tranquille sur notre honneur de gentilles femmes autant que de femmes gentilles, nous nous promettons de ménager votre juste susceptibilité.
Vous n'avez pas le moindre droit d'être bête attendu que nous allons chez vous pour nous amuser. Nous tâcherons ainsi de parler, aussi peu que possible. Quant à avoir de l'esprit... dans les pieds ?
Joignez au thé des pralines de chez Siraudin, des oranges en tranches glacées et des bonbons de chez Boissier pour une de nous, pour dimanche de huit à neuf heures du soir. Si le jour et l'heure ne vous vont pas, changez-les, nous sommes toujours libres.
[Annotation : Garder un silence de tombe nous ayant reconnues n'a rien à faire avec votre éducation, vous le dites pour faire croire que vous avez reconnu et faites le magnanime. Vous pensez-vous universel au point qu'il ne se trouve pas cinq, seulement cinq femmes, inconnues de vous.]
Les Boyd viennent nous chercher à dix heures au lieu de neuf heures. Ce que j'ai bouilli pendant cet espace d'une heure !!
Puisque je vous dis que je suis jolie nous sommes toutes les quatre en blanc, avec des loups blancs.
La porte s'ouvre mystérieusement, Cassagnac se tient près de la porte. Nous entrons, nous nous asseyons sur le canapé, il nous débarrasse de nos manteaux et dit très poliment qu'il désespérait déjà de nous voir arriver, puis nous montrant des billets d'opéra :
— Voici mes dames ce que je vous avais promis, à présent vous pouvez vous démasquer.
Il s'arrête et nous regarde longtemps. Alors toutes les quatre se mettent à rire et l'on se démasque. J'en étais bien sûr.
— Mais Monsieur nous avons pris l'idée des cinq femmes.
— Mais c'était vous.
— Pas du tout, la dernière lettre seulement, mais vous avez répondu aux autres ? Voilà ce que c'est que de nous raconter vos secrets.
— Je ne leur ai rien répondu du tout, (le menteur !)
— C'est bien, sans cela nous nous serions peut-être rencontrées.
Dès cet instant tout est perdu. Je deviens idiote tout en restant en beauté. Il nous montre sa maison qui m'a monté la tête, vous savez bien l'intérieur d'un Joseph Balsamo quelconque, d'un homme à bonnes fortunes, panaché de politique, de dévouements, de toutes sortes de choses merveilleuses et ravissantes. Un luxe simple, des portraits des Napoléon, et mille choses toutes intéressantes, discrètes, curieuses et amusantes... Des armes, des je ne sais plus quoi.
Les Boyd qui se pressaient pour rencontrer leurs Anglais (qui sont arrivées bien après nous) deviennent insipides. Dina a mal à la tête, quant à moi je suis absurde et vous allez le voir. Je saute sur le lit de Cassagnac, je me lave la figure dans la plus grande de ces trois immenses cuvettes, je dis des choses bêtes qui ne sont ni drôles ni amusantes. Bref, un vrai four. Et pour final je renverse toute l'argenterie de toutes les boites et Cassagnac me dit de ne pas le faire parce que ses gens penseraient qu'il a reçu des cocottes. Je suis excessivement choquée, ne lui parle plus et en partant lui fais une scène pendant laquelle il m'appelle son enfant, me rassure, m'assure que j'ai tort, et enfin me dit que si je m'en vais fâchée il ne remettra plus les pieds chez nous, là- dessus je lui dis : -"je vous pardonne"? Il répond : - "qu'on ne le pardonne pas".
Nous nous quittons pas mal.
C'est cette idiote de Berthe qui m'a fourrée dedans, à quoi
bon ce second tour, les cinq femmes inconnues ne suffisaient-elles pas ? !
Cet ogre, avec ses façons indulgentes comme Balsamo, avec ce ton doux et calme, avec ces empereurs. Il se prend au sérieux, ma parole d'honneur ! Il m'a rudoyée parce qu'il a pensé sans doute m'avoir fait une espèce de cour samedi. Imbécile !
J'arrive à la soirée anglaise et m'ennuie terriblement malgré beaucoup de cavaliers, dont je connais plusieurs, j'ai un certain succès mais ils sont presque tous anglais. Cinq m'ont demandé le cotillon.
C'est cette Yorke qui m'a mise en colère. Diable sait pourquoi au moment de quitter la demeure chaste et pure de Popaul, elle a dit tout à coup qu'elle en femme mariée ne risquait rien mais que si jamais on venait à savoir que nous y étions nous serions perdues. C'était très mal à propos et très absurde.
Pendant toute la soirée et pendant toute une heure à la maison j'ai été très troublée et me disais que l'atelier était une bonne chose comme... refuge.
Je ne puis donc pas rester tranquille ! Cela m'ennuie tant !
Je viens de faire trente-six brouillons de lettre.