Journal de Marie Bashkirtseff

Son domestique habillé en commissaire de police fera son entrée longtemps empêché par la bonne, Cassagnac pâlira, les dames s'épouvanteront. Bref, une petite scène très bien jouée qui me ferait un grand effet si je n'étais prévenue.
Maintenant il y a des gens qui disent qu'il se gausse de nous. Je ne le crois pas.
Arrivent Mme de Fayet, et MM. de Beaurepaire et d'Alt. J'en suis bien fâchée, toutefois je suis convenable et conduis le prince dans mon petit salon, duquel on voit tout, dans le grand par une glace sans teint, pour lui montrer un dessin, des albums et pour parler d'art.
Je voyais Cassagnac causant avec Dina et Berthe et me regardant, comme je l'ai su après, il parlait de ma beauté comme statue et disait à Dina de fabriquer si elle le pouvait un dos pareil au mien. Elle lui répondit qu'elle s'y refusait absolument. Je suis, je crois différente en réalité de ce que je suis dans ce journal; dans le jouranl c'est à peu près moi naturelle avec la légère différence de toute reproduction, maintenant avec Cassagnac je suis tout à fait toquée, je m'y laisse aller parce que je sais qu'il a de l'esprit et que tout en disant que rien ne l'étonnerait de ma part, il comprend que... je blague.
La Fayet et les messieurs fondent devant lui au point que cela me semble tout drôle, à moi qui le traite en riant. Le petit prince l'admire tout à fait. M. de Beaurepaire lui fait la cour; M. de Beaurepaire va partout de sorte que je le supporte.
Naturellement nos marivaudages, je crois que cela se nomme ainsi sont interrompus par tous ces importuns. Cassagnac cause quelque temps avec la Fayet, je crois à cause de son corsage qui est prodigieux... d'ouvertures.
A thé on parle politique, Cassagnac a la migraine, je lui prends ses clefs [Trois lignes cancellées : les cache dans mon corsage, et ne les rends qu'après en avoir] nous en prenons l'emprunte avec de la poudre de riz, je les remets entre ma peau et ma chemise et ne les lui rends qu'au moment du départ (à minuit) toutes chaudes, avec une certaine malice mais faisant semblant de les prendre dans ma poche.
— C'est adroit, dit-il et s'en va en me baisant la main et en me disant : bonsoir maman.
Il est minuit, j'ai commencé à écrire à sept heures du soir.
Quant à hier après avoir raconté une affaire de bienfaisance pour laquelle "nous sollicitions M. de Cassagnac" je me suis couchée et me suis endormie de suite avec le plus grand plaisir.
A propos de bienfaisance M. de Beaurepaire qui le prit au sérieux, nous fit tout un discours et nous cita mille exploitations.
Aujourd'hui visites des Mouzay, et de Zurlo.
A cinq heures arrivent les Boyd, elles reviennent de la poste de la Madeleine et n'y ont pas trouvé de lettre. Berthe lui en écrit une ainsi conçue :
— "Nos maris soupçonnent le bureau de la Madeleine, impossible d'y prendre votre réponse. Ecrivez poste Luxembourg 1,2,3,4,5, hâtez-vous jeune bonapartiste car jeudi nous partons pour Nice. Mercredi à neuf heures du soir nous serons chez vous, à moins que vous m'envoyez une lettre contraire".
Il reconnaîtra une écriture anglaise, et s'il a pensé que les autres lettres venaient de nous celle-ci lui fera changer d'avis.
Je crois tout de même que ce malheureux m'a troublée et si sincère je suis, que reviens exprès de ma chambre pour écrire que cette amitié pourrait me faire négliger... mon art, si je ne devais devenir très forte pour faire le (son) portrait.
Honni soit qui mal y pense.
Voici la réponse de Cassagnac qui y déploie son éloquence pour charmer des femmes inconnues.
* Jeudi [17 Janvier 1878]
Votre Idée est drôle, mais vous aviez raison de supposer qu'il me serait difficile de vous répondre dans les conditions que vous prescriviez. Je ne suis pas l'ennemi des choses originales - Il n'y a même que cela de vrai dans notre monde ordinairement banal -Seulement, avouez que la signature que vous m'indiquiez frisait un peu le café-concert. Pourquoi pas signer "Canada" du moment où nous y étions ?
Vous voulez venir, à cinq ?
J'accepte.
Le thé vous attendra, mais vous le ferez vous-même? En qualité de méridional, je n'y entends rien.
Vous demandez ma parole de gentilhomme que vous serez chez vous chez moi, à tous les points de vue et sous toutes les formes ?
Vous l'avez, et de ma vie, je n'ai manqué à des engagements de ce genre.
Choisissez le jour et l'heure, mais mettez-moi à même, si quelque évènement grave l'exigeait de changer le rendez-vous.
Par ces temps-ci, on ne sait jamais ce qui peut arriver.
Ibid. p. 140-141
Autrefois, quand j'étais non pas sur le retour, mais sur l'aller,votre nombre ne m'eût pas inquiété.
Aujourd'hui je suis plus modeste.
Mais prenez garde à vous, vous êtes masquées, ce qui prouve jusqu'à preuve du contraire, que vous êtes toutes laides. Il s'agit donc de combler cette lacune par de l'esprit.
C'est votre affaire. Moi, étant chez moi, j'aurai le droit d'être bête.
Faut-il vous dire, que je connais mon monde parisien à fond et que je sais que vous êtes des femmes comme il faut ?
Inutile, n'est-ce pas ? Sans cela, je ne vous répondrais pas, estimant, à force d'expériences, que la femme qu'on ne respecte pas, est ennuyeuse et ne vaut pas la peine qu'on se dérange.
J'irais même, jusqu'à supposer que j'en connais une sur les cinq et que c'est peut-être celle qui a donné l'idée.
Mais malgré et à cause de ma mauvaise réputation, je suis un homme bien élevé et vous reconnaîtrai-je que vous n'en saurez jamais rien.
Vous exigez de moi une obéissance absolue. Je vous l'ai promise, sans réserves.
De mon côté, j'exige une chose, qui doit être dans vos moyens, c'est que vous soyez bien chaussées.
Du moment où il est entendu que vous êtes obligées de cacher votre visage, offrez-moi de jolis pieds, ce qui bien souvent, dans ma vie, m'a consolé des imperfections que dissimule avec raison, le masque en velours.
C'est entendu ?
Là dessus, j'attends, et me mets à vos dix pieds et je baise vos dix mains, à moins toutefois, qu'une de vous ne soit pas au complet.
P.
J'en suis ravie, Berthe et moi ne faisons qu'inventer des bêtises à l'atelier, pendant les repos. Berthe m'apprend que le bras sur lequel elle a compté ne veut entendre parler de rien du moment qu'il y a un autre homme dans l'affaire. Alors d'un air très naïf je lui dis qu'il est indifférent que nous soyons ensemble ou non au bal, pourvu de nous retrouver dans la loge.
— Je n'y ai seulement pas pensé ! s'écrie la jeune fille avec un accent tel que je sais bien ce qu'elle pense.
Mais cela m'est bien égal, chacun pour soi, mentons pour tous et soyons contents.
Blanc est resté jusqu'à une heure. C'est absurde.
Ce matin nous avons commencé le concours. Une espèce de pythonisse aux cheveux grisonnants, très intéressante.