Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai rarement ou pour mieux dire, jamais commencé si bien l'année. Le matin j'ai dessiné. L'après-midi nous sommes allés nous promener dans les Champs-Elysées à pied moi, Dina et Paul; puis en fiacre et nous riions parce que Paul entré avec peine dans le coupé ne pouvait plus en sortir, ses jambes et sa tête étaient déjà dans le vestibule quand ses pieds n'étaient que sous la banquette.
Nous rentrons et qu'est-ce que je trouve chez nous ! Paul de Cassagnac. Il dit qu'il a beaucoup souffert mais que le voilà calmé et qu'ayant déjeuné avec ses parents il est venu chez ses meilleurs amis, nous.
Il est resté longtemps et bien entendu j'ai trouvé que c'était encore trop peu. Il a eu quelques mots drôles, par exemple il a dit que dans la conversation je suis absolument comme une lunatique qui se lève la nuit et marche sur les gouttières et sur les rebords de toits, sans se douter à quelle hauteur et où elle se trouve. C'est vrai.
J'ai... Nous avons été charmants.
Moi et Dina sommes invitées à dîner chez les Boyd, vous vous en souvenez. Mais avant cela nous allons avec maman chez Mme Dimitri Kanschine, très élégante et grande dame. Maman la connaît de Genève par les Sapogenikoff qui à cette époque y trônaient.
Chez les Boyd personne d'étranger, outre lord Paget le veuf de Blanche Boyd. Une soirée assez amusante, les trois sœurs sont gaies et nous avons projeté des déguisements, des escapades presque comme avec les Sapogenikoff. Ces dames ne demandent pas mieux et tâtent le terrain pour savoir si l'on peut aller.
Ce qui m'ennuie c'est Mme Boyd et Berthe qui veulent que je l'emmène à l'atelier et l'après-midi ! Pensez-donc le modèle nu; j'ai prévenu et beaucoup parlé des bains de mer et du caleçon. Berthe m'assure qu'elle n'est pas prude. C'est égal, j'ai peur. Il n'y aurait que... n'importe quoi pour que ce soit une arme, un prétexte blessant. Ça m'ennuie.
Blanc a dîné chez nous, je l'ai puisque les Boyd ne dînent qu'à sept heures et demie;
Breslau m'a donné une petite peinture faite d'après son croquis avec la harpe..
Les cartes des Zurlo et du prince de Bourbon.
bid. p. 120-121