Journal de Marie Bashkirtseff

Madame de Fayet est encore venue pour exprimer une légère hésitation, elle n'ose pas amener comme ça, une altesse royale. Elle invite à prendre une tasse de thé chez elle jeudi. L'affaire de nous avoir chez elle. On dit qu'elle ne vaut pas cher.
Raisonnons. Si cela n'aboutit pas, ça ne doit pas m'intéresser et en effet je m'en fiche. Si au contraire cela aboutit cela détruit mon avenir artistique, ce que je ne veux pas. Dans tous les cas je m'en fiche et aimerais bien rester tranquille puisque je suis fixée, déterminée, puisque j'ai commencé une chose. Mais voilà que le diable veut m'en détourner, inutilement. Je ne ferai rien ni pour ni contre par indécision et aussi parce que j'adore mon métier qui me promet une existence si belle, si récompensée, si digne. Le diable veut me troubler et me faire courir après l'altesse qui me fera faire une fin ou m'échappera. Elle ne m'échappera pas parce que je ne chercherai pas à l'attraper mais elle en aura l'air. Quant à me rester... hum... après la médaille d'honneur à ('Exposition, après quelque succès, je ne dis pas non, mais pour le moment je ne veux pas.
Ce n'est pas prudent... à la première note, au premier embêtement domestique je m'en repentirais, c'est vrai. Ah ! allez-vous en au diable et laissez-moi tranquille.
Je suis allée au théâtre, c'était très drôle, on a ri tout le temps, temps perdu que je regrette.
Maman est chez la Doubelt.
Madame Kanschine et venue. C'est une femme du monde, riche et comme il faut.
J'ai mal travaillé cette semaine ! J'avais pris du mauvais papier, je n'avais pas de place. Mille Galuta et un Saëtone c'est mal.
Il y aurait bien des tripotages d'atelier à raconter mais je prends mon atelier de son côté sérieux et ne m'occupe de rien d'autre, ce serait au-dessous de moi.
Je regrette cette soirée, je ne me suis pas montrée et je n'ai pas étudié. J'ai ri c'est vrai mais cette satisfaction en dedans, ne me sert à rien, donc elle m'est désagréable puisqu'elle ne m'a pas fait plaisir, on rit souvent parce que tout le monde ri, parce que la pièce est risible mais on ne s'amuse pas.