Journal de Marie Bashkirtseff

Ce dont a été mécontent M. Robert-Fleury, a été le manque de ressemblance, or comme j'attrape bien la ressemblance et qu'on ne perd pas les qualités qu'on a, je ne m'en inquiète pas. Pourtant, c'est vrai ce n'est pas très ressemblant !... Cette fois. Je me referai.
On a jugé le concours. Dix-huit concurrentes, je suis treizième. Il y en a donc cinq après moi. Ce n'est pas trop mal. La Polonaise première. Pas juste ça. J'ai reçu des compliments pour mes académies.
J'ai acheté des écorchés, des anatomies, des squelettes et toute la nuit je rêvais qu'on m'apportait des cadavres à disséquer.
Que voulez-vous je suis abrutie pour les écritures, mes mains ne savent plus que dessiner et pincer de la harpe.
Pourtant c'est... absurde que Breslau dessine mieux que moi.
Mon esquisse était la plus avancée.
- Tout ça en une heure, s'est écrié M. Robert-Fleury, mais elle doit être enragée I
Et puis je dois vous annoncer que Julian et les autres ont dit à l'atelier des Messieurs que je n'avàis ni la main, ni la manière, ni les dispositions d'une femme et que l'on voudrait bien savoir si dans ma famille j'ai de qui tenir, tant de talent et de force, de brutalité même dans le dessin et de courage au travail. Tout de même est-ce absurde que je ne puisse pas encore faire des compositions !
Je ne sais pas placer mes personnages d'aplomb, j'ai essayé de dessiner une scène de l'atelier. Eh bien ça ne se tient pas, ça n'a l'air de rien. Il est vrai que je le fais purement de chic, de fantaisie, et que je n'ai jamais fait attention comment marchent mes bonhommes... Non... c'est affreux ! Un génie comme moi devrait le faire sans regarder et sans savoir...