Monsieur Robert-Fleury avait déjà corrigé tout le monde quand je suis arrivée. Je lui ai présenté mes dessins et me suis cachée derrière ou sous son tabouret comme d'habitude. Eh bien j'ai été forcée d'en sortir tant il m'a dit des choses agréables.
- C'est encore naïf dans les contours sans doute, mais c'est étonnant de souplesse et de vérité. Ce mouvement-là est vraiment très bien. Maintenant sans doute vous manquez d'expérience mais vous avez tout ce qui ne s'apprend pas, comprenez-vous ? Tout ce qui ne s'apprend pas . Ce que vous n'avez pas [Mots noircis : s'apprend, et vous] l'apprendrez. Oui... c'est étonnant et si seulement vous voulez travailler vous ferez des choses très bien, c'est moi qui vous le garantis.
Et moi aussi Monsieur.
Dans l'après-midi j'ai eu Schaeppi et Breslau, l'une faisant une peinture et l'autre un dessin de moi. A quatre heures arrive le professeur de harpe et tout de suite après devinez qui... mon grand frère.
Ne sachant comment arranger tout cela, j'ai continué pendant quelques instants à poser pour mes artistes, à jouer de la harpe et à parler à Paul de Cassagnac.
Maman est rentrée aussitôt, c'était un renfort mais je ne pouvais pas garder le harpiste, mais il ne voulait pas s'en aller et continuait à me montrer la harpe en s'écriant comme c'est son tic : du courage ! Mademoiselle d-du-c-courage.
J'étais en costume d'atelier i.e. blouse d'alpaga noir, ceinture à boucle de cuivre, taille merveilleuse, bonnet de velours noir. Chemisette... jabot et manchettes enfin à la Schiller.
Paul m'a trouvé un tas de ressemblances antiques entre autres Raphaël jeune à cause de la coiffure.
Enfin, tout c'est passé le plus gentiment du monde.
Je ne dirai rien de nouveau en disant que Cassagnac est solennel n'est-ce pas ?
Bref nous allons à la réouverture des Italiens par "Poliuto" un opéra que je n'adore pas mais qui m'a fait plaisir ce soir. Il y a longtemps que j'ai entendu de la musique italienne... "Poliuto" n'en est pas tout à fait mais cela m'a fait prendre en patience la soirée. Pour toute escorte le capitaine de frégate, c'était maigre.
Jupe de faille longuissime, corsage à pointe, blancs. Cou et bras nus, également blancs. Des cheveux sur la tête. Rien d'enflé dans la figure mais au contraire et aussi passable que je puis être.
Ferrand de Naples m'a lorgné comme... à Naples. Je le confondais avec de Rosa ou un autre, c'est égal, c'était bien aimable à lui de me regarder ainsi.
A la sortie il y eut un jeune russe dont j'ai fait la conquête comme qui dirait... il me voit depuis longtemps à Paris mais rarement.
Blanc a soupé chez nous et l'on a beaucoup plaisanté sur les Italiens, l'Italie, et tout cela. Et puis il me prit presque à part et dit:
- Vous savez, plaisanterie à part, il est rare qu'on regarde quelqu'un comme on vous a regardée ce soir. Ce n'est pas comme en Italie et si l'on faisait ici comme là-bas on trouverait ça très drôle; ce qu'on a fait ce soir est tout ce qu'on peut faire à Paris.
- Vraiment !
- Je vous l'affirme, c'est un succès...
- Pas possible.
- Et parisien.
- Mais alors c'est., très bien ?
- [Mot noirci ; Mais] sans doute, c'est un succès... autre chose qu'en Italie.
- Oh ! comme je suis contente !
Voulez-vous me passer de la galantine ?
Mais me voilà avec un tas d'amis ! Marcuard, Blanc, Cassa-gnac, des Perrières. Blanc se taille sur Cassagnac une franchise toute... naturelle.
Il est deux heures, je jouis de mon dimanche. De temps en temps j'interromps cette chronique historique pour regarder une anatomie et des dessins d'écorchés achetés aujourd'hui. Cassagnac m'a promis de se mettre à ma disposition s'il était jamais écorché.
Blanc a dit qu'on nous a regardées parce que nous étions les seules femmes passables.