Samedi 27 octobre 1877
J'ai eu beaucoup de compliments, comme on dit à l'atelier.
Monsieur Robert-Fleury m'a exprimé un étonnement satisfait, m'a dit que je faisais des progrès surprenants et que bien véritablement j'avais des dispositions extraordinaires.
- Il y en a bien qui ayant si peu dessiné n'en font pas autant. Ce dessin est très bien, entendons-nous, très bien pour vous. Je vous conseille de travailler Mademoiselle, et si vous travaillez je vous assure que vous arriverez à quelque chose de pas mal du tout.
Pas mal du tout est le terme consacré.
Je crois qu'il a dit : "il y en a bien qui ayant déjà dessiné n'en font pas autant" mais je ne suis pas assez sûre pour écrire une phrase aussi flatteuse aussi je l'ai censurée.
J'écris un petit mot à Cassagnac, il doit être de retour à présent.
J'avais perdu Pincio, et le pauvre animal ne sachant que devenir est revenu m'attendre à l'atelier où il a l'habitude de m'accompagner. Pincio est un petit chien romain, chien loup; blanc comme la neige, les oreilles droites, des yeux et un nez noirs comme de l'encre. Je déteste les petits chiens blancs frisés. Pincio n'est pas du tout frisé et il a des poses si étonnantes, si gracieuses, tellement comme une chèvre sur un rocher que je n'ai encore vu personne qui ne l'admira pas. Il est presque aussi intelligent que Rosalie est bornée. Rosalie est à la noce de sa sœur, elle est partie ce matin après m'avoir accompagnée.
- Comment Rosalie, lui a dit maman, vous avez laissé Mademoiselle seule à l'atelier ?
- Oh ! non, Madame, Mademoiselle est restée avec Pincio.
Je vous assure qu'elle l'a dit sérieusement.
Mais comme je suis un peu folle, j'ai égaré ou oublié mon gardien.
Vasconcellos est au salon. Je n'y vais pas.
Ah ! une nouvelle. J'ai pris aujourd'hui ma première leçon de harpe. Si j'avais commencé il y a trois ans... Ah ! misérable. Enfin !
Quand je saurai dessiner j'irai à Rome... c'est cette harpe et cette petite italienne qui est venue s'offrir à l'atelier qui me font penser de nouveau à toutes ces choses divines qu'on ne voit qu'en Italie. A ces jouissances purement artistiques qui élèvent l'âme et peuvent rendre si heureux et vous faire une existence tout à fait extraordinaire et divine.
J'ai parcouru les galeries et les musées en barbare je le vois à présent.
Schaeppi, Breslau et les autres malheureuses qui ont à peine de quoi manger n'ont pas le moyen de voir ce qu'elles comprendraient et qui leur ferait du bien tandis que moi barbare j'ai regardé et je n'ai pas vu.
Si j'avais commencé il y a trois ans... au moins II J'aurais déjà pu y aller et comment !
Enfin ! ce sera dans... dans... un peu plus de deux ans. Pour le mois de février de l'année 1880. C'est une date que je ne sais pourquoi je mettais toujours sur mes cahiers lorsque tout en apprenant l'orthographe je rêvais la gloire. J'aurais dû fixer un terme plus rapproché, j'avais douze ans et je voulais travailler tout de suite. Mais je pensais et j'écrivais toujours 1880... avec... des garnitures, des grosses lettres, de gros chiffres trois fois soulignés... je ne sais pourquoi 1880. Et... ça se trouve juste d'après ce qui me paraît maintenant.
Comme j'y pense avec plaisir... j'ai le temps d'y penser car pour ménager ma vue je ne lis presque pas et reste à la maison silencieuse et les yeux fermés.
Et les amours et les conquêtes ? Ah, elles viendront avec la gloire, plus tard, là-bas, alors.
En attendant je vais souper.