Journal de Marie Bashkirtseff

Monsieur Robert-Fleury a été dans l'après-midi, et m'a accordé une attention spéciale.
J'ai comme d'habitude passé toute la journée à l'atelier. De neuf à douze heures (je ne parviens pas encore à arriver à huit heures juste). A midi je pars, déjeune et reviens à une heure vingt minutes jusqu'à cinq heures. Et le soir de huit à dix. Cela me fait neuf heures par jour. Cela ne me fatigue pas du tout, si on pouvait matériellement plus je ferais plus. Il y a des gens qui appellent cela travailler, je vous assure que pour moi c'est un jeu, je le dis sans fanfaronnade. C'est si peu neuf heures et dire que je ne pourrai pas les faire tous les jours parce que c'est loin des Champs-Elysées à la rue Vivienne et puis parce que souvent personne ne veut m'accompagner le soir et cela me fait rentrer à dix heures et demie et jusqu'à ce que je m'endorme il est minuit et le lendemain je perds une heure. D'ailleurs en faisant régulièrement le cours de huit à midi et de une à cinq j'aurais huit heures.
L'hiver il fera sombre à quatre heures. Eh bien alors je viendrai le soir absolument. Nous avons toujours un coupé le matin et le landau pour le reste de la journée. C'est que voyez-vous il s'agit de faire en une année le travail de trois. Et comme je vais vite ces trois années renfermées en une seule représenteront six années au minimum d'une intelligence ordi-naire. Je parle comme les imbéciles qui disent : Ce qu'une autre ferait en deux ans elle le fera en six mois. C'est tout ce qu'il y a de plus faux. Il ne s'agit pas de vitesse, à ce compte-là il n'y aurait qu'à y mettre le temps. Sans doute avec de la patience on arrive à un certain résultat mais ce que je ferai moi au bout de un, deux ans, la Danoise ne le fera jamais.
Quand je me mets à redresser les erreurs humaines, je m'embrouille et m'agace parce que je n'ai jamais le temps de finir une phrase commencée.
Bref si j'avais commencé il y a trois ans je pourrais me contenter (?) de six heures par jour, mais à présent il m'en faut neuf, dix, douze, autant que possible enfin. Certes même en commençant il y a trois ans, je ferais mieux de travailler autant que possible mais enfin ce qui est passé... assez.
Gordigiani m'a dit avoir travaillé douze heures par jour.
De vingt-quatre heures prenons sept pour dormir, deux pour se déshabiller, prier Dieu, se laver les mains à différentes reprises, s'habiller, se coiffer, tout ça enfin : deux heures pour manger et respirer un peu. Ça fait onze heures. C'est que c'est vrai, il en reste treize. Oui, mais les trajets, pour moi : ils me prennent une heure et quart.
Eh bien oui, je perds trois heures à peu près. Quand je travaillerai chez moi je ne les perdrai plus. Et puis... et puis s'il y a du monde à voir, la promenade, le théâtre ! Nous tâcherons d'éviter tout cela, car au degré auquel je puis en jouir ce n'est qu'un ennui.
J'ai compté une heure un quart de voiture, sans le soir, avec le soir c'est près de deux heures. Il le faut pour faire six fois le trajet du n° 71 Champs-Elysées au n° 36, rue Vivienne.