Journal de Marie Bashkirtseff

J'ai écrit à Paul une lettre de huit pages, pour l'engager à aller se battre et il me répond en trente-deux pages qu'il préfère la campagne.
C'est dommage, ('Empereur le connaissait petit, il s'en serait rappelé et puis... les hommes qui ne sont bons à rien font quelquefois de braves soldats.
Maman n'a été qu'une fois chez Mme Doubelt pour lui rendre sa visite et cette aimable personne est venue ce soir nous tourner la tête par toute une heure de bavardage mondain et de nouvelles et de toutes ces choses qui m'ont coûtées tant de larmes et que j'ai voulu oublier. Je ne voudrais pas sortir de ma tranquillité acquise par tant d'orages et de tels tourments. Je n'ai plus confiance en moi, au physique, je suis timide et même sauvage. Je crains la répétition du passé.
On a beau se dire que cela ne sert à rien de regretter ce qui est passé, à chaque instant je me dis : Comme tout serait bien si j'avais étudié depuis trois ans (avant j'avais d'autres études qui ne me laissaient pas assez libre pour le dessin) à présent je serais déjà une grande artiste et je pourrais... etc. etc.
M. Julian a dit à la bonne de l'atelier que Schaeppi et moi donnions le plus d'espérance.
Vous ne savez pas qui est Schaeppi, Schaeppi c'est la Suissesse. Hein ? quel langage. Donc, M. Julian a ajouté que je puis devenir une grande artiste.
Je sais cela par Rosalie.
Si Mme Doubelt est si gentille par reconnaissance pour Mme Kondareff sa sœur, c'est parfait, mais si elle compte emprunter, c'est abominable... Non pas en principe, mais c'est que nous n'avons pas d'argent.
Il fait si froid, je me suis enrhumée mais je pardonne tout cela pourvu de dessiner.
Et dessiner pour quoi ?
Pour... tout ce que je pleure depuis le commencement du monde ! Pour tout ce qui m'a manqué et me manque ! Pour arriver par mon talent, par... par tout ce que vous voulez mais arriver ! Si j'avais tout cela peut-être ne ferais-je rien.