Journal de Marie Bashkirtseff

C'est une horreur !
M. de Mertens est venu faire une scène pour ce que lui doit Georges. On a payé mais on a eu une scène. Quelle horreur et quelle honte. J'étais là. Ce monsieur a parait-il écrit à Nice et a dit des vilenies de moi à Triphon.
N'est-ce pas plaisant ! Moi, pour des dettes de Georges. O justice ! !
Maman et ma tante furent absurdes, maman de crier :
"- Comment avez-vous osé toucher à la réputation d'une enfant !"
Vraiment elles sont bêtes et ont rarement de la dignité. Voyant qu'on ne disait que des bêtises je dis tout haut :
"- Monsieur le baron l'a échappé belle. Quand on fait de la médisance avec les domestiques qui sont depuis longtemps dans la maison on s'expose à un coup sur la bouche. Je croyais Triphon plus dévoué. Monsieur le baron a eu de la chance."
Moi ! Toujours moi ! Je suis révoltée. Oh ! révoltée comme ... comme pour quelqu'un d'autre
Paul de Cassagnac m'estime et le baron Adolphe de Mertens me calomnie. Ce n'est pas déjà si mal... j'ai beau raisonner, ces piqûres de cafards me blessent et me révoltent surtout.
L'excellent Altamura est venu se tordre chez nous pendant un quart d'heure.
Enfin le soir au salon de lecture Mme Doubelt est venue saluer maman, la remercier pour Mme Kondareff, sa sœur, et faire toute sorte de politesses.
En voilà encore une ! Une des premières dames de Péters-bourg par son mari, le général Doubelt qui commandait une division de la Garde Impériale, recevant les grands-ducs chez elle, allant à la cour... Elle est à Paris presque comme la Kondareff à Nice en attendant que le père Basilewsky achète les traites dont elle a fait pour six-cent mille roubles.
Si j'étais seulement grande dame je ferais tout au monde pour le rester. Et ces femmes vivent en bohèmes, comme des étudiants. On paye les dettes, elles reviennent et tout est oublié. Scandales, jeu, emprunts, amours, aventures, tout. Il n'y a de roi que l'argent, voyez-vous.
Basilewsky est fils d'un sonneur d'église, il a découvert des mines d'or en Sibérie dans un petit champ à lui et à présent ses filles sont princesses et il dîne avec les grands-ducs et reçoit l'Empereur chez lui.
Pour le moment elle est en baisse, cette bonne générale mais du vivant de son mari elle a fréquenté le monde à Naples. Vous comprenez ce que je veux dire. Mon faible, ma manie, comme on veut.