Journal de Marie Bashkirtseff

Je ne sais quel vieil imbécile décoré a dit à ma femme de chambre que j'avais l'air d'une artiste. Voilà ! Il faut m'observer, je dois avoir un air impossible. Maman me conseille d'aller à Rome et les médecins me l'ordonnent.
Je suis à peine guérie et ma gorge redeviendra malade si je reste dans ce climat.
Ah, j'ai l'air d'une artiste !
Oui, mais si je vais à Rome ce sera un tel embarras, car j'irai à pied.
J'ai relu mes tripotages avec Antonelli et j'ai bien peur qu'on ne me prenne pour une idiote ou pour une personne un tant soit peu légère. Légère, non. Je suis d'une honnête famille... qu'est-ce que je dis.
"Le Figaro" des Courses de Nice m'a porté un coup dont j'ai encore des bleus.
Je n'étais que bête, depuis lors je suis devenue à moitié folle. Ne pensez pas que je me dise bête par gentillesse ou coquetterie. Je le dis avec la plus profonde tristesse car j'en suis convaincue.
Et c'est moi qui voulait avaler le monde ? !! A dix-huit ans je ne suis même plus une jeune fille. On ne sait pas ce que je suis. Je sais que je suis bête, Antonelli en est la preuve. Mon second voyage à Rome avec ma tante, encore une preuve. Je vous jure que j'en suis horrifiée.
Et pourtant quand je parle, quelquefois j'ai de l'esprit... Jamais quand il en faut, c'est vrai, mais...